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Emerging Africa : Comment pérenniser le rôle croissant du continent dans l’échiquier mondial ?

Il y a à peine une vingtaine d’années, l’Afrique était dépeinte par tous avec pessimisme, comme un continent sans espoir, meurtri par les guerres, la sécheresse, la pauvreté extrême et le manque de perspectives économiques. Récemment cet afro-pessimisme semble avoir laissé place à un afro-optimisme naissant. Et pour cause, depuis plus d’une décennie, les indicateurs de croissance en Afrique sont au vert et le continent n’a de cesse d’attirer les convoitises.

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Entretien avec Fouad Laroui

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Entretien avec M. Fouad Laroui, economiste et écrivain, auteur de  « Le drame linguistique marocain », coédition Zellige / Le Fennec, 2011.

« Si la Darija devenait la langue d’enseignement, de culture, de communication officielle au Maroc, elle deviendrait ipso facto celle du marché du travail»

Écrivain marocain et économiste vivant à Amsterdam, où il enseigne successivement l’économétrie, l’anglais, les sciences de l’environnement et la littérature francophone depuis 1989. Il est l’auteur de plusieurs œuvres, notamment Tu n’as rien compris à Hassan II (Juliard, 2004), Méfiez-vous des parachutistes (Juliard, 1999), De quel amour blessé (Juliard, 1998). Fouad Laroui est également chroniqueur litteraire à Jeune Afrique, Economia et la radio Medi 1.

 

Dans quelle mesure peut-on affirmer que les grands maux que rencontre l’enseignement au Maroc sont, en partie, causés par (a diversité des langues enseignées depuis la petite enfance ?

C’est tellement évident qu’il faudrait être stupide ou de mauvais foi pour prétendre le contraire.

Vous préconisez l’établissement de la darija comme langue d’enseignement, langue maternelle de la plupart des marocains, mais qu’en est-il du Berbère ? Ne pensez-vous pas que les Berbères réclameront la même chose ? Et quelle sera la place de l’arabe classique ? Surtout quelle viabilité au-delà c'est-à-dire au niveau du supérieur ?

Tout d’abord, je ne préconise rien du tout. Mon essai, Le drame linguistique marocain, a une portée scientifique. Ce n’est pas un pamphlet. J’ai quand même consacré trois ans de travail à cet ouvrage, alors qu’un pamphlet peut s’écrire en une après-midi…

Malheureusement, il sera lu par certains comme un pamphlet. C’est dommage. Donc, pour en revenir à votre question, je ne préconise rien mais je donne en conclusion quelques options pour l’avenir, en comptant sur l’intelligence du lecteur pour qu’il se fasse lui-même une idée sur leur intérêt et leur aspect pratique. L’une de ces options, effectivement, consiste à faire de la darija la langue d’enseignement, du primaire au supérieur, et aussi la langue de communication du pays (radio, télé, etc.) Si certains Marocains veulent en faire autant du berbère, eh bien, c’est leur droit, qu’ils écrivent et décrivent leur projet et qu’ils le défendent par la voie démocratique, c’est-à-dire par le biais d’un programme politique sanctionné par des élections, générales ou locales.

Il est possible que dans certaines régions, les deux langues devront coexister, dans une sorte d’émulation positive. Vous me demandez qu’elle sera la place de l’arabe classique dans cette option ? Eh bien, elle devrait être enseignée en tant que telle, en tant que langue. Son lexique constitue un réservoir essentiel pour enrichir la darija, comme c’est déjà le cas depuis toujours. Enfin, pour ce qui est du supérieur, j’ai déjà vu des dizaines de cours supérieurs, en maths ou en médecine par exemple, qui étaient en pratique donné en darija. Je les ai vus, de mes yeux vus, à la télévision marocaine, en 2010, en 2011… Autrement dit, on semble considérer comme impossible ce qui se fait déjà, tous les jours… Ce qui prouve que la question linguistique rend fada presque tout le monde.

Dans le cas où la darija deviendrait la langue d’enseignement (enseignement primaire et secondaire), quelle place accorder au français, langue du marché du travail ?

Vous prenez le problème à l’envers. C’est justement parce que Maroc est en pleine schizophrénie linguistique que le français est encore la langue du marché du travail. Si la darija devenait la langue d’enseignement, de culture, de communication officielle au Maroc, elle deviendrait ipso facto celle du marché du travail. Cela prendra une bonne décennie mais ce serait la conséquence logique de cet immense bouleversement.

Peut-on imaginer un système bilingue à la libanaise qui institutionnaliserait  dès l’enseignement primaire et jusqu’à l’université le français aux côtés de la langue maternelle (darija ou berbère, cela dépend des cas) à l’image de la Belgique (flamand, français)

Je connais bien la Belgique, j’y ai même vécu et travaillé. En fait, elle est bien moins bilingue qu’on ne le croit… Mais je répète qu’il ne s’agit pas d’institutionnaliser le français ou l’anglais à côté de la darija, mais de sortir du problème grâce à la darija. Cela posé, une fois la darija bien ancrée dans le système scolaire et universitaire, pourquoi ne pas imaginer à ses côtés, une langue étrangère (le français, par exemple) dès le primaire ? Ça ne peut pas faire de mal dans un monde de plus en plus « globalisé »…

Dans quelle mesure estimez-vous que la langue est un obstacle à la cohésion sociale au Maroc (peuple arabophone / élites franco voire anglophones) ?

C’est l’un des points que je développe dans mon livre. Ce n’est pas pour rien qu’il y a le mot « drame » dans le titre…

 

Propos recueillis par Soraya Oulad Benchiba, Chargée d'études Economie et Developpement au sein de l'Institut Amadeus

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