Vous êtes ici : Accueil > Actualités > Entretien du mois

Emerging Africa : Comment pérenniser le rôle croissant du continent dans l’échiquier mondial ?

Il y a à peine une vingtaine d’années, l’Afrique était dépeinte par tous avec pessimisme, comme un continent sans espoir, meurtri par les guerres, la sécheresse, la pauvreté extrême et le manque de perspectives économiques. Récemment cet afro-pessimisme semble avoir laissé place à un afro-optimisme naissant. Et pour cause, depuis plus d’une décennie, les indicateurs de croissance en Afrique sont au vert et le continent n’a de cesse d’attirer les convoitises.

Accéder au détail

Entretien avec Hatem Bensalem

  • PDF
  • Imprimer

« Pour l'UMA, l’urgence maintenant, c’est de mettre en marche une Union de projets structurants car il y va de notre survie en tant que Nations  indépendantes »

ministre_hatem_ben_salem

Homme politique tunisien et diplomate aguerri, Hatem Bensalem fut tour à tour ambassadeur de Tunisie dans des pays d’Afrique de l’Ouest, représentant permanent au bureau de l’ONU à Genève puis Ministre de l’Education Nationale.

Il nous livre ici son éclairage d'observateur attentif de la scène politique tunisienne ainsi que son analyse des perspectives nouvelles de reconstruction de l'Union du Maghreb Arabe.

 

 

Un an après la chute de Ben Ali et avec la tenue d’élections démocratiques à l’automne dernier peut-on dire que la révolution est achevée en Tunisie ?  De même pensez-vous que le triumvirat Marzouki, Jebali, Ben Jaafar soit à même de parachever la période transitoire cruciale que traverse le pays ?

Les Tunisiens sont divisés et peinent à s'accorder autour des objectifs de la révolution. Pour une  majorité de citoyens, il est grand temps de sortir le pays de cette très mauvaise  passe économique et sociale qui hypothèque son avenir et l’empêche de vivre pleinement cet extraordinaire momentum démocratique .Pour une autre partie non négligeable de la population, la révolution a été dévoyée par ceux qui, aujourd’hui, détiennent tous les rouages du pouvoir et profitent de ses privilèges sans avoir réellement participé aux évènements de janvier 2011. Pour ces irréductibles, la révolution reste à faire, surtout qu’il existe un risque réel d’émergence d’un nouveau totalitarisme. Le peuple n’acceptant pas que sa révolution lui soit confisquée, doit donc résister.

Face à ces défis, la troïka semble ne pas saisir l’ampleur de la crise protéiforme qui mine le pays. De surcroît, le déséquilibre des forces – en faveur des islamistes - et les personnalités aux antipodes des leaders de la coalition au pouvoir,  n’œuvrent pas à la stabilisation de la situation et à la  résolution des problèmes à l’origine de la révolte des jeunes. C’est pour ces raisons, essentiellement, que la transition vit une période incertaine et peut être porteuse de grands dangers. Or, il est impératif qu’au cours des deux prochaines années, le pays reprenne le chemin de la stabilité et de la paix sociale. La Tunisie doit se doter d’une Constitution consensuelle et d’un Gouvernement capable de répondre sérieusement aux attentes populaires en matière économique mais aussi dans le domaine sécuritaire actuellement défaillant. Ceci ne sera possible que par l’émergence d’un modèle démocratique qui préserve l’Islam de toute manipulation politicienne ce qui réconciliera les Tunisiens avec eux-mêmes et avec leur Histoire.

Un débat d’un genre nouveau a pénétré la scène publique tunisienne, celui entre laïques et islamistes. Quelle incidence selon vous sur cette société présentée comme avant-gardiste dans le reste de la région du Maghreb arabe ?

C’est un  faux débat dont le timing étonne à maints égards. Assimiler la laïcité à l’apostasie est tout simplement ne pas saisir cette occasion historique d’ancrer définitivement la Tunisie dans la modernité. Le peuple Tunisien n’a aucune leçon à recevoir en matière de foi et de religion et il est inacceptable que cette question soit aujourd’hui la cause d’une véritable fitna dont les conséquences pourraient être désastreuses pour l’équilibre sociétal tunisien. Jamais la sédition n’a autant menacé notre pays et ceux qui assument la responsabilité d’un tel péril seront très sévèrement jugés par l’histoire. Il est donc, primordial pour la classe politique, mais aussi  la société civile, d’éviter ce piège et d’entamer sérieusement  la construction de la maison Tunisie dans le cadre d’un projet national qui réaffirme et  renforce notre appartenance à la civilisation arabo-musulmane mais scelle, sans équivoque et irrévocablement, notre destin  dans la modernité.

Le Président Marzouki a récemment effectué une visite chez ses pairs maghrébins pour tenter de réanimer une organisation moribonde : l’UMA.  Du point de vue tunisien, son renouveau vous semble t- il irréversible ?

Ce n’est, en tous cas, pas la première fois que la Tunisie tente vainement de ranimer ce  corps inerte qu’est devenue l’UMA. La relance de l’Union ne se fera pas à l’esbroufe mais doit passer d’abord par une refondation du dialogue maghrébin. Le conflit du Sahara est assurément un obstacle à la relance du rêve maghrébin mais il n’est pas rédhibitoire. Les principaux concernés peuvent régler ce conflit fratricide en dehors de toute immixtion tierce qui  ne fera, d’ailleurs, que compliquer les choses. L’urgence, maintenant, c’est de mettre en marche une Union de projets structurants car il y va de notre survie en tant que Nations  indépendantes. La mondialisation  est en train de nous pousser hors de ce siècle et ce sera là notre plus grande faillite vis-à-vis des générations futures.

Comment les pays du Maghreb (Tunisie et Algérie en tête) doivent-ils, selon vous, gérer le dangereux engrenage dans lequel est en train de s’embourber la révolution libyenne ?

Nous devons aider la Libye à construire son modèle démocratique et surtout  à  panser ses plaies. Nous avons- Marocains, Algériens et Tunisiens - le devoir  de mettre notre expertise au service de nos frères libyens. Je pense, notamment, au rôle que pourront jouer nos sociétés civiles dans la mise en place de l’Etat de droit et des mécanismes de promotion et de protection des droits de l’Homme. Une initiative tripartite pourrait, également, contribuer à  désarmer pacifiquement les milices qui sont le vrai danger pour la stabilité de ce pays. Ne laissons pas les libyens seuls face aux prédateurs de tous bords dont l’unique intérêt est de transformer ce pays en champ de ruines pour mieux profiter de ses richesses.

Un enjeu de taille : la sécurité régionale. Aqmi, rébellions Touaregs au Mali, la prolifération des armes en Libye ; l’UMA plus qu’une nécessité à ce niveau-là ?

Beaucoup d’entre nous ne saisissent pas la gravité exceptionnelle de la situation aux frontières sahariennes. Jamais l’Aqmi n’a eu les mains aussi libres, jamais ce groupuscule terroriste n’aurait pu imaginer que deux acteurs incontournables de la sécurité régionale subsaharienne-la Tunisie et la Libye- puissent se retrouver, en si peu de temps, dans une situation  d’alliés putatifs de cette organisation adepte de la violence aveugle. A nos frontières immédiates, une véritable machine de guerre est en cours d’échauffement et dispose de moyens militaires insoupçonnables il y a quelques mois seulement. Notre réponse pour nous prémunir contre le fléau de l’Aqmi, ce n’est pas l’UMA mais une nouvelle organisation militaire saharienne dont la mission sera d’organiser une lutte sans merci afin d’éradiquer l’hydre terroriste.

Des élections législatives sont prévues pour mai prochain en Algérie, comment sont-elles appréhendées du côté de Tunis ?

L’Algérie est un grand pays qui a prouvé tout au long de son histoire contemporaine qu’il peut toujours rester au-dessus des contingences. Toutefois, il faudra pour les prochaines législatives être attentif à ce que des parties extérieures n’essaient pas d’encourager les dissensions et de créer les conditions d’une éventuelle déstabilisation. Mon sentiment est que l’Algérie est, aujourd’hui, une cible voire une proie convoitée par les forces sensibles à l’odeur du gaz et du pétrole. La vigilance devrait donc être de mise car l’Algérie reste une pièce maitresse sur l’échiquier géostratégique méditerranéen.

Dernière question : les Printemps arabes seront-ils l’impulsion qui manquait pour rebâtir l’UMA ?

Sincèrement, je ne le pense pas car je crois fortement que l’UMA ne peut plus  se permettre de se limiter à l’affectif  pour ressusciter .S’il y a des intentions sérieuses de reconstruire ce projet commun, toutes les parties doivent s’assumer et  se positionner clairement sur la base de leurs intérêts réciproques. On ne peut pas aspirer à réaliser un projet de cette envergure en le dotant de structures atteintes de nanisme et en les mettant dans l’incapacité d’être à la hauteur des aspirations de tous les maghrébins. Il ne faut plus avoir peur, maintenant, de crier ses frustrations et de libérer sa parole pour aborder la question de l’avenir de l’UMA, c’est peut-être là, d’ailleurs, l’un des plus importants apports du printemps arabe !

Entretien mené par Talal Salahdine, Responsable Stratégie et Communication de l’Institut Amadeus

 

Suivez nous