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Point de vue: le monde Arabe est en mouvement

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Chers Lecteurs,


Le monde Arabe est en mouvement ! Un élan de liberté porté par les jeunes générations tunisiennes et égyptiennes a conduit à une accélération de l’Histoire sans précédent dans la région depuis les indépendances. Il est aujourd’hui encore très tôt pour faire le bilan de ces « révolutions » qui ont poussé vers la sortie deux dirigeants que l’on disait bien installés, mais dont le vieillissement a élargi un fossé toujours plus grand avec les réalités de leur pays.

Nous étions incapables il y a encore un mois et demi de prévoir ces évènements ; aussi s’agit-il de manier la prudence et réfléchir sur les faits. Je ne possède pas le monopole de la vérité, mais permettez-moi de partager avec vous ma lecture des évolutions politiques en Tunisie et en Egypte.


D’abord, constatons que trois semaines après le départ du Président Ben Ali, le gouvernement tunisien a toujours du mal à s’installer. Nous assistons à des démissions en série, et aucun leader légitime ne se dégage. Les manifestations continuent et un afflux massif et exceptionnel d’immigrés clandestins arrive à Lampedusa en Italie. Plus de 5000 tunisiens en cinq jours. L’espoir né de la révolution tunisienne aura du mal à se concrétiser à court terme par un régime stable et légitime ; c’est ce que semblent nous dire ces départs de migrants.


En Egypte comme en Tunisie, l’armée est détentrice de tous les pouvoirs. Après avoir révoqué le Vice-président Omar Souleiman et transféré le pouvoir au gouvernement, l’armée égyptienne a annoncé la dissolution du parlement, la suspension de la constitution et a spécifié qu'elle  restera au pouvoir pour une période de transition de six mois ou (importante nuance) jusqu'à «la fin des élections législatives et à la présidence de la République».  Il est légitime de nous questionner sur les véritables intentions de ces armées qui contrôlent désormais le jeu politique depuis les départs provoqués de Zine el Dine Ben Ali et Hosni Moubarak.


Je constate qu’en Egypte, à la différence de la Tunisie où elle était relativement marginalisée, l’armée était déjà à la base du pouvoir depuis la chute du Roi Farouk. Il y a une véritable continuité politique comme l’atteste l’annonce du respect des traités internationaux (qui signifie la reconnaissance de la validité du traité de paix avec Israël contesté par les Frères Musulmans). Aucune référence n’est faite aux revendications des manifestants de la place Al Tahrir, les communiqués ont indiqué que l’armée donnera la priorité à « l’ordre et à la sécurité ». Cette armée acceptera-t-elle de se mettre en retrait de la politique ou va-t-elle, au nom du risque et du prétexte islamiste, continuer à jouer un rôle politique? Concrètement, comment les armées vont-elles ouvrir le jeu politique afin de permettre l’émergence d’une élite politique renouvelée, légitimée et acceptée par le peuple, mais aussi et surtout compétente en matière économique, prudente et avisée en matière internationale ?


Les manifestants ont revendiqué le projet de mettre le peuple au pouvoir et de tourner les politiques vers le bien être du peuple ; c’est l’essence, et je dirais même l’étymologie du projet démocratique : le peuple gouverne. La revendication pour plus de libertés individuelles et la protection contre l’arbitraire semblent bien être des consensus forts parmi les manifestants mais le projet économique et social reste inabouti. La vision en termes de relations avec le voisinage non plus ne fait pas consensus. Quelle difficulté que de formuler des visions politiques construites après ces mouvements unificateurs ! Ce momentum d’unité qui a une charge poétique extrêmement forte ne se retrouvera plus dans la vie politique de ces pays. Il faudra maintenant apprendre à structurer un projet politique, s’apercevoir qu’il n’est pas celui de tous, essayer de convaincre sans avoir recours à la contrainte, accepter de perdre et enfin rendre possible l’alternance politique.

 

Et le Maroc dans tout cela ?


J’aimerais par ailleurs revenir sur une grave stigmatisation instrumentalisée dans certains médias et dans certains réseaux sociaux. J’ai lu et entendu, ici ou là, que le Maroc ne sera pas épargné par cette vague de contestation. J’ai également lu et entendu les pires qualificatifs pour désigner le système politique marocain. Qu’il s’agisse de Marocains ou d’étrangers, je ne peux qu’être surpris par la virulence de ces propos. Je les attribuerai volontiers aux fantasmes des uns ou à l’ignorance des autres.  Attention à la manipulation ; certains ont tendance à trop souligner la moitié vide du verre. Que l’on fasse ces critiques à l’intérieur du pays passe, mais lorsque ces critiques sont exprimées dans les media étrangers, l’amalgame avec les régimes tunisiens ou égyptiens est établi à l’étranger. Cet amalgame est nuisible à notre pays. Permettez-moi là encore, de partager sans prétention certains faits sur la situation politique et économique du Maroc.


Même si sa démocratie marocaine peut être vue comme imparfaite – quel pays peut d’ailleurs prétendre avoir atteint l’idéal démocratique ? - le  Maroc n’a pas eu besoin d’attendre ces nouvelles mutations en Afrique du Nord pour se mettre en mouvement.  Les réformes entreprises au Maroc depuis plus dix ans ont insufflé une nouvelle dynamique et ont permis d’asseoir une société plus démocratique et économiquement plus développée. Le Maroc, sous l’impulsion du Roi, et profitant de son multipartisme et du rôle de sa société civile, peut insuffler dans la sérénité une nouvelle génération de réformes. Dans notre pays, la Révolution est permanente, elle est l’expression d’un engagement perpétuellement renouvelé entre le Roi, le gouvernement et le peuple.


Je pense que la crise politique qui a fait tomber les régimes tunisiens et égyptiens ne peut pas se reproduire à l’identique au Maroc car le système politique est de nature différente. Le Maroc est une monarchie constitutionnelle qui dispose d’une légitimité historique, populaire et religieuse et le pays bénéficie depuis son indépendance d’un paysage politique multipartiste et inclusif. Notre monarchie est l’une des plus anciennes au monde. SM le Roi Mohammed VI est également le Commandeur des Croyants et il y a un consensus politique large autour de ce système comme autour de sa personne.


Le monarque dispose d’un champ d’action spatial et temporel unificateur. Un élément important est la dynamique politique que SM Mohammed VI a enclenchée depuis qu’il est monté sur le trône. En effet le Maroc a entamé depuis plus de dix années déjà une phase de transition démocratique. Le Roi a clairement orienté l’action du gouvernement vers une politique de réformes multidimensionnelle. Les réformes ont donné plus de libertés politiques aux partis et aux individus, mais aussi plus de libertés économiques. Enfin, elles ont amené des politiques sociales actives.
Au Maroc par exemple, les opposants ne sont pas exilés ou emprisonnés. Le parti islamiste, le PJD, est inclus dans le jeu électoral et représente l’une des principales forces d’opposition démocratique. Enfin les règles du jeu démocratique sont appliquées : le gouvernement est issu des urnes et le premier ministre désigné par le Roi est le chef du parti qui a obtenu le grand nombre de votes.
Contrairement aux autres pays de la région les Marocains jouissent d’un large champ de liberté et d’expression. Ils peuvent notamment manifester librement, ce qui est d’ailleurs assez fréquent. Le pays ne compte pas moins de 40 000 ONG. La société civile marocaine se distingue dans le monde Arabe par son dynamise et sa vivacité. Tous ces éléments ont d’ailleurs amené l’Union Européenne à proposer au Maroc un statut avancé qui donne un cadre au dialogue politique entre le pays et l’UE et permet un appui européen aux réformes en cours.

 

La question sociale


La situation économique autant que la privation de liberté politique est à l’origine des révoltes tunisiennes et égyptiennes. Si l’on considère certains indicateurs socio-économiques, le pays n’a pas de meilleurs résultats que les autres pays d’Afrique du Nord. Le Maroc est un pays où la contestation sociale est réelle, mais où elle est acceptée par l’Etat. Il y a un  dialogue social structuré entre les différents syndicats et le gouvernement.


Pour la situation de court terme, la flambée des prix des produits de première nécessité est source d’une réelle inquiétude, mais pour l’instant plutôt pour les finances de l’Etat que pour les populations les plus vulnérables. Les prix de ces produits sont en effet contrôlés et subventionnés par le biais d’une Caisse de Compensation.  Concernant le long terme, le Maroc mène à travers l’action du Roi et du gouvernement une politique sociale proactive, à la grande différence des pays de la région. SM Mohammed VI a notamment lancé en 2005 l’Initiative Nationale de Développement Humain (INDH). Cette initiative est basée sur une approche de partenariats entre les institutions locales et la société civile. Son objectif est de réduire la pauvreté et les inégalités. Le budget alloué sur la période 2006-2011 dépasse le milliard d’euros, ce qui démontre un vrai engagement. Le taux de pauvreté a ainsi été ainsi réduit de 40%.


Par ailleurs, le gouvernement a lancé de nombreuses initiatives ou stratégies pour diversifier les sources de revenus de l’économie marocaine, pour réduire le chômage (aujourd’hui à 9%, le plus bas de la zone) et pour augmenter la croissance (en moyenne 5,6% depuis 10 ans).  Le gouvernement et les opérateurs économiques ont lancé de nombreuses politiques et offres pour la consolidation et l’ancrage d’une large classe moyenne. La nomination d’une nouvelle génération de responsables dans les entreprises publiques et dans la haute fonction publique a abouti à une plus grande transparence de l’utilisation des ressources de l’Etat et une meilleure rationalisation budgétaire. La mise en  place d’une Instance de la prévention de la corruption, de l’Ombudsman (Diwan Al Madalim) et d’une large campagne d’inspection menée par la Cour des Comptes montre que les éléments d’un contrôle des deniers publics existent. Il reste certes beaucoup à faire encore concernant la petite corruption, celle  des petits fonctionnaires qui reste malheureusement une réalité mais aussi pour améliorer la situation économique des Marocains.


De nombreux dossiers complexes sont ouverts : l’emploi, l’efficacité de l’administration, le système éducatif, le logement social, l’intégrité territoriale. Toutefois les politiques mises en place sont ambitieuses et les chantiers institutionnels comme la régionalisation pourront sans doute apporter de nouveaux fruits à notre système qui avance sans qu’il ait eu besoin de sortir dans les rues.


Brahim Fassi Fihri
Président de l’Institut Amadeus

 

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