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Renversement de Morsi, la Turquie face à ses vieux démons

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Sollicitant une entrevue avec le Premier Ministre Erdogan, Mohamed El Baradei, le tout nouveau Vice-Président égyptien chargé des Affaires étrangères au sein du gouvernement intérimaire, se voit signifier une peu diplomatique fin de non –recevoir.

 

Bien sûr, l’AKP a perdu en Mohammed Morsi, un allié précieux dans la région, notamment sur la crise syrienne et la question palestinienne.

De plus, l’échec de ce dernier à fédérer au-delà des divers clivages tous les égyptiens autour d’un véritable projet de société, le passage en force de la Constitution, ses atermoiements en matière de politique économique auront mis à mal l’ambition d’Erdogan d’ériger l’islamisme politique turc comme modèle de gouvernance pour les pays dit du « Printemps arabe » et dont l’expérience Ikhwan se devait d’être une réussite.

Il s'agit aussi d’un nouvel épisode contraignant à la politique du « zéro problème avec les voisins » prônée par Ankara tant les horizons immédiats des relations avec Le Caire avec les militaires « de retour » aux affaires semblent désormais compliqués.

En effet, en novembre 2011, à l’occasion de la IVe édition du forum MEDays, Ahmet Davutoglu, l’actuel ministre des Affaires étrangères turc et  véritable penseur de cette doctrine était venu nous expliquer à Tanger les nouveaux objectifs majeurs de l’action extérieure de la Turquie qui tendait à la fois à améliorer ses relations avec ses voisins et mais aussi (et surtout) à développer une présence régionale élargie. Dans le contexte à l’époque d’une relation encore très fortement dégradée avec Israël, suite au drame du Mavi Marmara et d’un début de raidissement des liens avec l’Iran dû à la crise des missiles ; la priorité serait donné au Monde arabe.  Nous l’avions compris, l’Egypte post-Moubarak en serait le pivot majeur…

Mais au-delà de ces considérations géopolitiques, le malaise turc après cet épisode égyptien est plus profond.

« Le président est Morsi » clame – t-on à Ankara. Dénoncé comme une atteinte grave à la démocratie, le renversement du candidat des Frères Musulmans est vigoureusement rejeté par celui qui a placé la légitimité des urnes est au cœur de sa vision politique, quitte à en faire son (unique ?) argument face à ses opposants.

Fait rare en Turquie pour le souligner : cette condamnation est unanime au sein de la classe politique. Aux côtés de l’AKP, les kémalistes du CHP, le MHP (nationalistes) ou encore le BDP (pro-kurde) désapprouvent l’interventionnisme de l’armée égyptienne, même si celui-ci est porté par un élan populaire. Comment aurait-il pu en être autrement ? La destitution du premier président civil élu dans l’histoire de l’Egypte  renvoie la Turquie face à son propre passé.

Dans l’Histoire de la République turque, l’armée est intervenue à cinq reprises dans le processus démocratique : 1950, 1960, 1971, 1980 et 1997.

De cela, Recep Erdogan est très bien placé  pour pouvoir en parler. En 1997,  lors de ce que nombre d’observateurs avait qualifié de « coup d’Etat postmoderne », il était en première loge, lui le disciple de Necmettin Erbakan, islamiste alors au pouvoir, pour voir l’armée orchestrer des campagnes médiatiques et faire pression sur le Parlement pour mettre fin au (court) règne du Refah.

Marqué par cet évènement, Erdogan une fois au pouvoir n’aura de cesse d’affaiblir l’institution militaire et anéantir  ainsi toute velléité de nouvelle immixtion dans la vie politique du pays. Une politique que l’AKP présente et vante à l’international comme un facteur de démocratisation majeur. Dernier fait en date : le Parlement turc a amendé une disposition controversée du règlement intérieur des armées, maintes fois utilisée pour justifier des coups d’Etat militaires.

Un avant-goût supplémentaire sur fond de lutte de pouvoir entre l’AKP et l’armée de ce qui s’annonce comme le grand achèvement du règne d’Erdogan : doter la Turquie d’une nouvelle constitution, celle en rigueur datant de 1982 et dictée par…l’armée. A n’en pas douter que tout sera mise en œuvre pour restreindre toute prérogative politique à l’institution militaire, cet héritage historique fort de la Turquie kémaliste.

Par Talal Salahdine, Directeur Stratégie et Communication de l'Institut Amadeus

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