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Afrique : Les revers de l'urbanisation

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Afrique : Les revers de l'urbanisation
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Selon UN-Habitat, lorsque l’Afrique atteindra les deux milliards d’habitants en l’an 2050, 60% de sa population résidera dans les villes ; d’ici cette date, la population urbaine devrait tripler pour atteindre 1,23 milliards d’habitants. Par Soraya Oulad Benchiba

L’urbanisation compte parmi les transformations majeures que connait le continent depuis les indépendances. Au début des années 60, seule 15% de la population africaine vivait en milieu urbain ; en 2009, ce sont près de 40% des Africains qui résident désormais en ville. L’Afrique australe et l’Afrique du Nord sont les régions les plus urbanisées du continent avec respectivement 59% et 52% de population urbaine en 2010.

De manière générale, la croissance urbaine est liée à plusieurs phénomènes pouvant se produire consécutivement ou simultanément:

-          la croissance « naturelle » des villes résultant de l’écart entre les taux de natalité et les taux de mortalité ;

-          la croissance migratoire causée par une forte migration de population des zones rurales vers les zones urbaines;

-          et le reclassement du milieu rural en milieu urbain, fruit du changement de statut d’une localité (une localité rurale devient une localité urbaine).

UrbanisationsorayaEn Afrique, elle est surtout le résultat cumulé de l’exode rural et de la croissance démographique. L’attrait des villes s’explique par divers facteurs. En tête de liste, les opportunités économiques offertes par les pôles urbains, la possibilité de poursuivre des études, les regroupements familiaux ou encore la recherche de meilleures conditions de vie.

Largement alimentée par l’exode rural, l’explosion urbaine du continent n’a cessée de croître à une vitesse alarmante. Elle a permis l’émergence des deux mégapoles que sont le Caire et plus récemment Lagos, la capitale économique nigériane qui a vu sa population multipliée par quarante entre 1950 et 2010. Selon les prévisions, Kinshasa franchira à son tour le seuil des 10 millions d’habitants en 2015.

La rapidité avec laquelle s’est effectuée l’urbanisation de l’Afrique, ajoutée à l’inefficacité de la gestion de l’urbanisation par les états concernés, ont conduit à des situations urbaines chaotiques. Tout d’abord, la majorité de la population africaine est entassée dans les capitales et leurs agglomérations qui abritent à elles seule plus de 20% de la population totale et plus de la moitié de la population urbaine. Dakar illustre parfaitement ce phénomène avec plus de 5 millions d’habitants concentrés dans son agglomération, pour une population totale de 13 millions d’habitants.

D’autre part, à mesure que la population urbaine croît, les problèmes urbains de toutes sortes se multiplient. Les besoins essentiels en termes de services (logement, transports, eau, gestion des déchets) d’une grande partie des urbains ne sont, hélas, toujours pas satisfait à l’heure où le continent doit se préparer à accueillir une autre vague massives au cœur de ses villes.

Enjeux et défis d’une croissance urbaine massive et rapide

La crise du logement est l’un des défis majeurs de l’urbanisation, tant en termes de quantité,  de qualité ou de coût. La pénurie de logements ou leur coût élevé ont conduit certains habitants en provenance des campagnes à se tourner vers des solutions les plus précaires. Dans les centres villes mais surtout dans les banlieues, les migrants n’ont eu d’autres recours que les habitats spontanés qui se sont souvent transformés en bidonvilles.

Les bidonvilles constituent l’une des menaces majeures à la stabilité urbaine des villes africaines et représentent à l’échelle du pays une menace à la stabilité politique. Ils abritent en Afrique subsaharienne des dizaines de millions de personnes (ONU); la plupart étant sous- équipés, ils offrent des accès restreints aux services de base tels que l’eau ou l’électricité.

La plupart des villes africaines ne sont pas prêtes à faire face aux vagues migratoires annoncées pour les cinquante prochaines années ; les recettes municipales sont souvent insuffisantes pour investir dans la construction de logements ou dans la mise à niveau (ou l’extension) des infrastructures. Une tentative de construction à grande échelle par plusieurs collectivités locales et gouvernements africains de logements dans les années 70 et 90 s’était soldée par un échec, faute de moyens.

Une grande partie de la population urbaine en Afrique rencontre des difficultés majeures de mobilité. Dans certaines villes, à l’instar de Conakry ou de Douala, plusieurs quartiers sont relégués en périphérie faute de connexion au réseau de transports urbains. L’importance des coûts d’exploitation est la cause d’une concentration des opérateurs sur les principaux axes, au détriment des périphéries. Les transports collectifs, seul moyen de transport pour la majorité des citadins, sont hors de prix et leur déplorable qualité est une menace à la sécurité des usagers. La rationalisation des dessertes est un facteur d’aggravation des inégalités, les  principaux services de bases (santé, éducation…) étant situés le plus souvent au cœur des villes ; de même pour les emplois.

L’urbanisation rapide pose également des énormes défis en termes d’approvisionnement en eau potable, d’assainissement ou encore de traitement des déchets. Selon un rapport du PNUE et de l’ONU-Habitat, «40% du milliard d’habitants peuplant le continent africain vivent dans les zones urbaines ; or 60% d’entre eux sont dans les bidonvilles, où l’assainissement et l’approvisionnement en eau laisse à désirer » (1).

Malgré les taux d’urbanisation très élevés, les services de distribution et les infrastructures d’assainissement adéquates sont indisponibles ou inefficaces. Addis Abeba, dont la population sera amenée à augmenter de 61% d’ici à 2025, fait partie des villes africaines qui n’ont toujours pas résolu leurs problèmes de distribution d’eau potable et de services d’assainissement. A Nairobi au Kenya, la situation n’est guère meilleure. La ville qui verra sa population augmenter de 77% d’ici 2025, n’a pu venir en aide aux habitants des plus de 200 bidonvilles qui ont un accès très limité à l’eau potable et aux services d’assainissement et ce malgré les efforts du gouvernement en 2002.

Dans plusieurs villes du continent, les problèmes dans la gestion des déchets ont atteint  des proportions démesurées. Le rapport des agences onusiennes pour l’environnement et l’habitat indique que « seulement 5% des déchets solides collectés sont recyclés. Le reste des déchets est souvent empilé sur des terrains ouverts, au bord des ruisseaux et des ponts, près de lieu où ces derniers sont entraînés dans les rivières » (2).

La gestion des déchets suscite beaucoup d’inquiétude. Dans des villes telles qu’Addis–Abeba, les lacunes dans la gestion des déchets pose des risques d’intoxication alimentaire : 60% de la consommation alimentaire de la capitale éthiopienne provient de l’agriculture urbaine qui fait largement usage des eaux usées pour irriguer ses cultures.

La mauvaise gestion des déchets (solides, liquides, ou encore toxique) entraine une dégradation de l’environnement. L’amoncellement de déchets et détritus le long des routes ainsi que les ruisseaux pollués que l’on peut observer dans plusieurs villes ou capitales africaines parlent d’eux-mêmes sur l’étendue du problème.

L’effet collatéral le plus prononcé de la croissance urbaine est la monté flagrante de la pauvreté absolue et relative, autrefois propre aux milieux ruraux. La pauvreté est moins la conséquence directe de l’urbanisation que le résultat de lacunes de la planification urbaine.

Le secrétaire général du CGLU Afrique, Jean Pierre Elong Mbassi expliquait que «la manière dont l’urbanisation est gérée aujourd’hui en Afrique fait qu’elle devient (…) pour beaucoup une régression. Les conditions de vie de la majorité de la population sont pires que dans les villages. »  (3) La montée de la pauvreté quant à elle, a exacerbé les inégalités sociales et spatiales dans les grandes villes. Des études ont démontré que l’Afrique, notamment subsaharienne, présentait un degré d’inégalité très prononcé : «le dixième des Africains les plus riches consomme environ quatorze fois plus que le dixième des plus pauvres» (4).

L’urbanisation doit être accompagnée par la croissance économique et la création d’emplois productifs pour être soutenable : l’Afrique subsaharienne reste la seule région du monde où l’urbanisation est liée à une croissance économique négative.


Obstacle majeur : le financement

L’un des problèmes majeurs auquel sont confrontées les villes africaines à trait au financement de l’infrastructure et des services indispensables. L’appui financier du gouvernement et des organismes internationaux suffit à peine à couvrir la construction des installations. Les frais de fonctionnement et d’entretien eux, ne sont que trop rarement garantis.

Les autorités municipales tentent bien sur d’augmenter leurs marges de manœuvre par la fiscalité locale. Les grandes villes africaines tirent ainsi l’essentiel de leurs revenus des impôts fonciers, permettant que ce soient les catégories sociales les plus aisées qui financent la plupart des services. Mais la régularité avec laquelle est perçu l’impôt demeure un problème pour de nombreuses localités africaines, sans compter la corruption, endémique au niveau local.

Pour surmonter ces difficultés, les autorités municipales n’hésitent parfois plus à privatiser les prestations de services ou sinon à les faire sous-traiter. Un réflexe qui contribue souvent à restreindre l’offre de services publics à une population aisée.

L’OCDE relevait par ailleurs deux faiblesses des PPP dans le domaine de l’urbanisation en Afrique : tout d’abord « la part du secteur privé est restée limitée à environ 10 à 15% du financement des infrastructures, les télécommunications attirant la majeure partie des investissements (…). L’eau a toujours été le secteur le moins attractif aux yeux des investisseurs » (5).

Préparer le futur

Bien qu’il ne fasse pas explicitement parti des Objectifs Millénaires du Développement, le développement des infrastructures urbaines contribue incontestablement à leur réalisation. Le développement de l’Afrique passe par un accompagnement des transformations urbaines en assurant une meilleure gestion  des disparités dans l’espace urbain, et la satisfaction des besoins basiques des citadins en termes de services.

L’action publique doit dorénavant faire de la gestion des villes une action prioritaire. A ce propos, M. Elong Mbassi affirmait que « jusqu’à présent, les autorités n’ont pas pris la mesure de ce que cela signifiait. Elles ont envisagé le phénomène d’urbanisation comme un échec du développement rural » (3). Aucun gouvernement ne peut se permettre d’ignorer les prévisions sur les proportions de populations urbaines à venir.

Dans cet esprit, quelques recommandations peuvent être formulées pour accompagner les politiques d’urbanisation.

-Développer le concept de ‘villes satellite’ : La création de ‘villes satellite’ en périphérie de chaque grande agglomération permettrait de desserrer l’étau autour des grands pôles urbains. Une ville satellite intègre à la fois des zones résidentielles et des implantations industrielles génératrices d’emplois

Plusieurs villes à travers le monde ont déjà adopté ce concept, à l’instar de Shanghai qui compte plus de 8 villes satellites. Pour être effective, la ville satellite doit être connectée à la ville principale par un réseau de transport dense et dotée de logements sociaux et d’équipements de grande envergure : université, hôpital, complexe sportif, parc, ou encore zone de loisir.

Le Maroc a déjà pris conscience de l’enjeu des villes satellite. A 15 kilomètres des portes de la capitale marocaine, la ville satellite Tamesna a été construite pour répondre aux besoins croissants en termes d’espace, de logement à bas coûts, ou encore d’emploi de la population de la région Rabat-Salé-Skhirat-Témara et de contribuer à l’éradication des bidonvilles.

-Généraliser les partenariats public-privé : Le secteur privé peut parfois suppléer de manière efficace les autorités locales en matière de prestation de services. A elles seules, les autorités locales de chaque ville ne peuvent pas prendre en charge l’intégralité des investissements d’infrastructures liés à l’urbanisation. Non seulement les collectivités publiques rencontrent des difficultés à financer les investissements actuels mais les dépenses des villes ne cessent de croître à mesure que la population augmente. Les partenariats privé public (PPP), en plus de soulager le rôle du secteur public en matière de ressources financières et humaines, contribuera également améliorer la compétitivité par des obligations de résultat, voire de mise en concurrence. Les gouvernements ont donc la responsabilité d’instaurer un cadre propice de réglementation transparente et fiable pour permettre l’association du secteur privé au développement urbain.

Sources

(1) Le rythme rapide de l'urbanisation africaine affecte l'assainissement et l'approvisionnement en eau, http://www.unep.org/Documents.Multilingual/Default.asp?DocumentID=664&ArticleID=8666&l=fr, 21 Mars 2011.

(2) La gestion des déchets urbains, des solutions pour l’Afrique, Adepoju G. Onibokun, KARTHALA Editions, 2001 - 250 pages

(3) Quand l’Afrique réinvente les villes, Confidence de Jean-Pierre Elong Mbassi, Christelle Marot, Jeune Afrique, 30/11/2009

(4) L’Afrique des inégalités : où conduit l’histoire, Denis Cogneau, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’École normale supérieure, 2007, Centre pour la recherche économiques et ses applications.

(5) OCDE, La participation du secteur privé aux infrastructures en Afrique, Céline Kauffman, http://www.oecd.org/dataoecd/39/40/41776002.pdf.

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