Géopolitique des conflits : Des querelles de seigneurs et de vassaux

En 1945, la création de l’ONU a répondu au principe de la suprématie des Permanent Five, qui font la pluie ou le beau temps au Conseil de sécurité. Une injustice à l’égard des autres Etats qui continue de prévaloir aujourd’hui, au moment où ces cinq seigneurs ferment l’œil sur plusieurs conflits dans le monde en pleine pandémie. Depuis le Moyen-âge, rien n’a changé. Le féodalisme des princes a laissé la place à celui des Etats, avec leur corollaire, les pays vassaux, les constellations de pays «alliés». Plongée dans ses propres contradictions, l’ONU est restée minée par le système inique des cinq seigneurs, alors que la plèbe ne pouvait pas faire grand-chose et quand bien même elle a essayé, l’un des seigneurs, les Etats-Unis se dépêchent de lui couper les vivres comme ce fut le cas avec l’UNESCO et aujourd’hui l’OMS.

 

«De la tente, il est sorti chancelant». Cet adage marocain prend toute sa valeur et son ampleur quand on essaie, un tant soit peu, de le transposer aux règles qui régissent la communauté internationale et les relations internationales, au moment où le monde dans sa globalité, sauf les régions qui sont encore préservées, une guerre d’un autre genre fait rage contre le coronavirus. Une guerre où le monde avance ses armées en rangs dispersés comme d’habitude, sauf quand les intérêts des membres permanents du Conseil de sécurité sont en jeu. Une guerre qui montre le degré de dénuement de certaines armées du Sud tout comme celles du Nord, pourtant bien outillées en armes de destruction massive, sélective, scientifiques et chirurgicales.

 

Les conflits, des guerres d’influence

 

Une guerre qui a montré à quel point les superpuissances sont désarmées face à un péril virologique comme le coronavirus. Une guerre qui a montré la face hideuse des Eldorados du Nord de la planète et de leurs systèmes de santé et celle encore plus abominables du Sud, avec leurs abominations en tous genres. Donc, au moment où le monde en entier part en guerre, d’autres conflits continuent d’alimenter les actualités du soir, comme des meubles non avenus par ces temps de pandémie. Que ce soit au Yémen ou en Libye, riches en ressources naturelles et disposant d’une position géostratégique enviables, les conflits font feu de tout bois, de toutes armes. En Syrie, les armes se sont tues, l’espace de quelques mois, et pourraient reprendre de plus belle leur concerto macabre, une fois la situation sanitaire rétablie, à moins que la conférence prévue le 13 juin prochain à l’initiative de l’UE et avec l’appui de l’ONU, n’arrive à trouver une solution pacifique à la guerre civile. Dans ces trois pays, le même topo : une guerre civile avec l’ingérence de plusieurs pays.

 

Quand l’ONU cache l’indolence des seigneurs

 

Des luttes fratricides qui se passent sous l’œil indifférent du Conseil de sécurité et de ses membres permanents, et qui se dédouanent en laissant leur «machin», l’ONU, allait aux fourneaux et essayer de tirer les marrons du feu à coups d’émissaires et d’envoyés spéciaux. Ces derniers, dépourvus d’un pouvoir coercitif, multiplient les initiatives et les déclarations, alors que les grandes puissances savent pertinemment qu’il n’en sortira rien, à moins qu’elles y mettent leur grain de sel. Pourquoi donc sont-ils si réticents à le faire ? Pour le comprendre, il faut comme dirait le brillant Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du Ministère français de la Défense, «revenir dans le temps long, celui qui a présidé à la grande machination, au vieux machin, à l’ONU». Pierre Conesa que je vais souvent citer dans cette analyse. Si l’idéalisme a présidé à la création de la Société des Nations, chère au Président américain Wilson, le pragmatisme a été le maître mot lors de la création des Nations Unies, qui avaient tout, au départ, pour être désunies.

 

Des rapports de force traduits en guerres

 

Etant donné que la « vie internationale n’est pas une vie de principes, c’est une longue série de rapports de forces », les pays qui ont fait la seconde guerre et qui l’ont mondialisée ont essayé d’en tirer profit après leur victoire que ce soit les Etats-Unis, la France, l’Angleterre, la Chine ou la Russie. Ces pays, maîtres de facto du monde et super États qui sont au-dessus de la mêlée de la plèbe constituée par les autres pays, pensent, à tort ou à raison, que c’est leur devoir en tant que communauté internationale de veiller à la paix, à la sécurité dans le monde. «C’est ce qu’ils disent, mais qu’ils ne font pas. Ces pays qui sont membres permanents du Conseil de sécurité ont été mêlés à cinquante conflits dans le monde et ont empêché la communauté internationale de s’en mêler en recourant au veto. C’est le principe de la création de l’ONU d’où l’absence d’embargo sur l’Arabie Saoudite. C’est un système inique qui foule des pieds les principes des droits de l’Homme », déplore Pierre Conesa.

 

Quand la schizophrénie devient règle de facto du droit international

 

Quid alors ? Hypocrisies politiques en série, acceptation d’un jeu de rôle international taillé par les grandes puissances sur la base d’un système inique, injuste, au strabisme flagrant ou simples pragmatismes circonstanciels déterminés par des intérêts sonnants et trébuchants ? Pour comprendre un peu ce jeu de dupes, où le reste de l’Assemblée générale de l’ONU font office de dindons de la farce de la « communauté des cinq », qui n’a d’internationale que le nom, il faut se référer à un autre adage, bien qu’il soit schizophrène : « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ! ». A commencer par le fait de fermer les yeux sur les crimes de guerre en Libye, au Yémen, en Syrie, bien que les Etats-Unis aient puni à coups de missiles Bachar El Assad pour avoir utilisé des armes chimiques. A commencer par les crimes perpétrés chaque jour par les Sionistes dans la Palestine occupée, par le génocide des Rohingyas en Birmanie, par la chasse aux musulmans qui se prépare en Inde hindouiste, à commencer par les exactions du régime saoudien contre tous ceux qui osent proférer un mot contre le régime et réclamer leurs droits démocratiques.

 

Un collectif réductionniste qui prend le monde en otage

 

Cette démocratie que ce collectif réductionniste de la communauté internationale a vendue aux autres pays comme étant le salut des peuples et de la planète. Un salut qui n’a pas beaucoup réussi, au passage, aux Irakiens après la chute de Saddam Hussein et qui les a précipités dans les bras des Mollahs iraniens. Aujourd’hui, le monde est entré dans un système de sanctions sélectif, qui recourt à l’abstraction quand cela arrange le collectif des cinq puissances et leurs alliés. Depuis 1991, le monde est entré dans une phase de coercition qui fait moins usage des armes, sauf quand le collectif n’a pas d’autre choix. Le premier embargo a été contre l’Irak de Saddam Hussein, le plus inhumain jusqu’à maintenant, le plus absolu et le plus total. Pourtant, le groupe des cinq n’était pas étranger aux avancées du régime de Saddam Hussein dans le domaine de l’armement. Pour les armes chimiques, c’est les Américains qui avaient fourni les précurseurs qui déclenchent le mélange chimique des produits toxiques. Pour le nucléaire, les Français avaient fourni les premiers éléments et les compétences irakiennes ont fait le reste. Sans oublier que pendant la guerre contre l’Iran, les Etats-Unis avaient pris soin de développer les missiles SCUD irakiens et de fournir les coordonnées des cibles dans l’armée iranienne.

 

La coercition, une arme sélective aux mains des Seigneurs

 

Toujours selon Pierre Conesa, «l’usage de l’embargo est différencié et trace la nature des relations internationales et la carte du monde. Il y a les bons et les méchants. L’Iran est un méchant, mais pas l’Arabie Saoudite ». A y perdre son latin ! A moins de raisonner en ce qui a de tous temps gouverné ce monde : le pouvoir et l’argent. Et les deux se retrouvent sous les coupoles de palais saoudiens. Ces derniers ne sont pas blancs comme neige dans plusieurs domaines : celui des droits civiques, de l’appui aux fondamentalistes, des crimes de guerre au Yémen…, et pourtant on ferme l’œil. Du coup, la sélectivité et le strabisme avec lesquels le collectif du Conseil de sécurité décide si un pays est un bon ou un méchant répond d’abord à ses intérêts. Pourtant, personne n’a décrété d’embargo contre les Etats-Unis car ils ont envahi l’Irak. Personne n’a poursuivi Georges Bush pour avoir causé la mort de cinq cent mille enfants irakiens avec l’embargo de 1991. Des morts bêtes et inutiles causées par des vétilles comme la rougeole, la dysenterie et autres pathologies guérissables pour peu que les médicaments aient été à portée.

 

«Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais»

 

Le raisonnement schizophrène qui régit le monde actuellement se reflète, se cristallise et s’incarne de façon parfaite quand on prend des dossiers comme celui de l’indépendance des Comores et de la Crimée. Le référendum en Crimée ressemblait comme deux gouttes d’eau à celui des Comores, pourtant la France a sauté au plafond quand la Russie a annexé la Crimée, alors qu’elle s’est octroyé le droit d’annexer l’île de Mayotte, qui avait voté contre l’indépendance des Comores. Si vraiment le collectif des cinq, était ce défenseur des droits humains, démocratiques et sociaux, il aurait imposé des sanctions à Israël, à l’Arabie Saoudite, à la Chine et à la Birmanie qui oppriment les musulmans, au Maréchal Khalifa Haftar et à ses lieutenants et bien d’autres. L’ordre mondial imposé par les grandes puissances procède par strabisme et par abstraction pour mieux servir ses intérêts.

 

Strabisme et abstraction, deux grandes cachettes du jeu des seigneurs

 

Un peu comme faisaient les Etats-Unis avec le Chili de Pinochet pour freiner l’avancée des idées marxistes léninistes en Amérique du Sud. L’occident a toujours eu besoin d’un souffre-douleur sur lequel il cristallise et reporte ses craintes. Dans le temps ancien, c’était la République soviétique marxiste et actuellement c’est la Chine, l’Iran, la Russie et dans une moindre mesure, l’Islam radical, celui qui prêche la violence qu’on taxe de terrorisme, sans le faire pour les radicalistes sionistes ou judéo-chrétiens. La sélectivité naturelle créée par la nature a été remplacée par une sélectivité artificielle et officieuse pour ne pas outrer les bonnes consciences. On appelle cela le génocide. Tant que cela reste limité à la Birmanie et à l’Inde, c’est tolérable, mais qu’arrivera-t-il demain si les génocides commencent à gagner tout un continent comme l’Asie ? Après la guerre en ex-Yougoslavie, le monde a eu un sursaut de conscience à force de voir le scandale suscité par les charniers à ciel ouverts, les camps dignes du 3ème Reich et d’autres atrocités de la guerre, présentée médiatiquement comme une guerre religieuse. Du coup, l’Europe humaniste, coupable d’avoir regardé le génocide en direct sans bouger un doigt, a eu l’idée ingénieuse de créer une cour pénale internationale. La belle jambe ! Elle aura servi surtout à crucifier sur le pilori d’une justice tout aussi sélective une pléiade de chefs d’Etats africains. Les Etats-Unis, la Chine, la Russie et Israël ont été dès le départ contre l’idée de voir leurs décideurs ou leurs soldats traduits devant cette cour. Du coup sa création a été minée au départ.

 

La justice internationale est bonne pour le Sud uniquement

 

L’outrecuidance américaine a été jusqu’à menacer de saisie les biens des juges de la CPI s’ils poursuivaient leurs ressortissants. Pourtant, cela aurait très à propos concernant les exactions dans la prison d’Abu Gharib en Irak, le meurtre par procuration de centaines de milliers d’enfants irakiens, la mort de milliers d’Iraniens à cause de l’embargo au cours de la pandémie, la collusion avec les criminels de guerre en Argentine et les coups d’Etats préparés dans les bureaux cossues de la CIA pour être perpétrés dans les pays d’Amérique latine. Cela aurait été à propos certes, mais déplacé au regard des « Seigneurs de la communauté internationale » qui jugent que les règles établies sont faites pour les autres, sinon à quoi servirait bien leur veto.

 

Les règles établies sont faites pour les autres

 

Ces seigneurs définissent le bien et le mal à leur guise. Il arrive qu’ils ne soient pas d’accord sur un jugement, cela n’empêche pas les Américains de faire à leur guise, même si l’Europe n’est pas d’accord comme c’est arrivé avec Cuba. Fragile, fissurée, divisée, l’Europe ne peut tenir tête à l’Oncle Sam. Les deux le savent pertinemment et s’en accommodent. L’Europe espérait contrebalancer la suprématie américaine en adoptant le système de l’euro, or ce dernier n’est pas arrivé à s’imposer comme « monnaie alternative au dollar. Cela permet aux Américains de contrôler l’essentiel des activités dans le monde ». Cela dit, le système de sanctions mis en place par le collectif des cinq, surtout les Etats-Unis qui agissent en cowboys sous l’aile de Donald Trump, agiles à dégainer et moins lestes à rengainer, n’est jamais arrivé à renverser un régime.

 

La logique des American cowboys

 

Cela fait soixante ans que Cuba est sous embargo, cela n’a pas empêché les castristes de rester au pouvoir. Après Fidel Castro, son frère Raoul a repris le flambeau de l’étoile rouge chère à Che Guevara. Aujourd’hui, selon Pierre Conesa, nous sommes « dans un scénario maladif et exorbitant tiré du pouvoir extraterritorial de la justice américaine. Il convient d’utiliser ces sanctions de façon ciblée. Mais comme Trump est un cowboy il a décrété l’embargo à l’Iran. Mais aucun embargo n’a renversé un régime. Les commerçants des pays frontaliers ont toutes les raisons de contourner l’embargo. Ce n’est pas une arme dont l’utilisation est différenciée ». Aujourd’hui, l’une des autres règles fondamentales des relations internationales basées sur le pouvoir est « vous ne pouvez pas faire ce que je ne veux pas que vous fassiez ».

 

« Vous ne pouvez pas faire ce que je ne veux pas que vous fassiez »

 

Dans cette logique de puissance, d’instrumentalisation du discours contre l’ennemi, la manipulation est une arme de choix, au service de laquelle sont mobilisés bien des empires médiatiques, de cabinets de consulting, d’experts en toutes choses et de lobbies de toutes sortes. Aujourd’hui, dans cet ordre logique de nombreux illogismes, contradictions sont sciemment mis en scène et en évidence pour mêler les cartes. Quand le Qatar a utilisé la « diplomatie du chéquier », il s’est rendu compte de sa bêtise et a arrêté de le faire. Les Saoudiens, de leur côté ont financé à coups de millions de dollars les fondamentalistes et cela n’a pas empêché les deux pays de s’accuser mutuellement de financeurs du terrorisme avec au final un embargo contre le Qatar décrété par l’Arabie Saoudite en chef de file en juin 2017.

 

Quand le religieux devient l’essence même des conflits

 

En tous cas, l’essence du différend reste religieuse. L’Arabie saoudite wahhabite est pro-fondamentalisme et le Qatar est pro-frères musulmans. Selon certains analystes, les guerres de religion devraient commencer à réapparaître et pourraient même compromettre la paix dans le monde. Après les croisades, la guerre des cent ans, les massacres de la Saint-Barthélemy et autres, le monde assiste peu à peu à la résurrection de vieux démons au Nord comme au Sud et que ce soit dans les religions monothéistes ou pas. La résurgence des radicalismes au pluriel qu’ils soient sionistes, musulmans, chrétiens, hindouistes ou boudhistes est porteuse de germes de destruction ravageurs dans le futur. L’ex-Yougoslavie n’était que le prélude d’un long et macabre feuilleton de radicalisation qui commence à prendre forme aujourd’hui en Asie et en Israël avec la volonté des sionistes d’annexer d’autres territoires palestiniens, après avoir mis de côté le danger syrien. Aujourd’hui, le radicalisme religieux, celui qui préconise la violence pour imposer une doctrine ou des dogmes et la légitime a le vent en poupe.

 

Le retour des guerres de religion est proche

 

Cela a réussi en Afghanistan dans la guerre « contre les mécréants » russes, puis américains, cela marche en Inde contre les « envahisseurs » musulmans qui ont tué 100.000 indiens lors de leur conquête du Sud de la péninsule indienne, cela marche en Birmanie où des centaines de milliers de Rohingyas sont persécutés et massacrés, cela a aussi marché quand des groupes de pression religieux américains ont demandé l’invasion de l’Irak en 2004 en faisant référence à la religion pour détruire Saddam Hussein qui allait précipiter l’apocalypse. En Israël et ailleurs, les adeptes de la terre promise, ceux du bloc de la foi refusent la rétrocession d’un seul mètre de sol palestinien afin de construire le grand Israël en attendant le retour du Messie sauveteur. En un mot, dans chaque religion, les extrémistes de tous bords appellent à la préparation de l’Apocalypse et à la préparation de la venue du Messie.

 

Apocalypse now ! Un film qui fait peur

 

«Ce sont les nouvelles formes du littéralisme, avec aucun droit d’interprétation des textes. Les exemples abondent avec l’Inde, l’Amérique, L’Arabie saoudite… La réaction religieuse est le grand réveil des guerres religieuses … On se penche dans le temps long, notre identité est telle. Israël a été donné aux juifs par Moïse.» L’Occident, depuis l’empire arabo-musulman a pris l’Islam comme menace. Cela s’est incarné dans les croisades notamment et nul seigneur des cinq ne veut entendre parler d’un régime musulman, islamiste ou fondamentaliste, sauf l’Arabie Saoudite, qui obéit au doigt et à l’œil. Aujourd’hui, les radicaux hindous en Inde ont construit un discours victimaire qui consiste à dire que par exemple en Inde, l’invasion musulmane a causé la mort de 100.000 personnes et appellent à les venger en interdisant par exemple le commerce des vaches, ou comme en Birmanie, en limitant le nombre d’enfants par famille musulmane. En Inde, la propagande des adeptes de Kali et Shiva est allée jusqu’à dire que les jeunes musulmans essaient de séduire les jeunes filles hindoues pour les convertir à l’Islam.

 

Le retour des identités sonne le glas du désordre mondial

 

Aujourd’hui, à force d’avoir été noyés dans la mondialisation, la globalisation, la surinformation avec son corollaire la sous-information, la perte des repères culturels, l’acculturation, le retour des identités au pluriel dans un même pays donné se fait avec violence. Un retour caricaturé par un choc entre le bien venant de l’identité locale et le mal venu de l’extérieur. Alors chacun commence à broyer du noir en prêchant le recours à la violence comme moyen d’affirmation de son identité, de ses idéaux, de ses croyances et de ses rêves. Si les Arabes rêvent d’un monde arabe uni, fort comme dans les temps des anciens Khalifes, les Indiens rêvent d’être débarrassés des musulmans «envahisseurs» de leur terre sacrée, les Afghans d’un pays nettoyé de la présence des mécréants etc… Chacun y va de sa propre litote au risque de générer une guerre, sous le regard indifférent d’un collectif de seigneurs de la communauté internationale qui n’aime se mouiller que lorsque ses intérêts sonnants et trébuchants sont en jeu ou bien les rapports de force qu’il a tellement pris soin de créer menacés comme Israël, voulu comme un clou dans le pied des nations arabes, car la nation arabe n’existe plus depuis belle lurette.

 

Sauvegarder les sacro-saints principes de 1945

 

A moins que ces sacro-saints principes soient menacés, les superpuissances du Conseil de sécurité continueront à jouer la comédie des pays défenseurs de la démocratie, de la justice et des droits humains et se serviront de leur vieux machin, l’ONU, pour faire la basse besogne en toisant de haut les pays qui la composent, qui ne servent finalement qu’à jouer le scénario qui a été taillé pour eux par les cinq seigneurs. Cependant, ce collectif dans sa quête incessante de pouvoir et de richesse a causé avec le nouveau désordre mondial des renversements d’échelles de valeurs qui pourraient bien leur causer d’innombrables pertes. Si l’Occident n’est pas intervenu en faveur des Rohingyas, les musulmans en ont pris note. Certes, il ne pouvait pas intervenir car il se serait mis dans une mauvaise posture vu qu’il n’est jamais intervenu pour les palestiniens, de peur de voir son argumentaire se retourner contre lui.

 

Quand l’hypocrisie diplomatique se retourne contre les seigneurs

 

A force de jouer à l’hypocrite diplomatique, la Société des cinq nations a fini par se tirer une balle dans le pied et par tirer une balle dans le cœur de son machin, l’ONU. Cette dernière s’agite de ses derniers soubresauts. La mort clinique constatée, la mort cérébrale se fait attendre car le monde, moins chanceux que ces cinq nations, en a besoin, de ses instruments. Du coup, chacun essaie de ressusciter le grand corps malade comme il peut, mais les Etats-Unis, gênés par son assemblée générale et la monté en pouvoir des pays du Sud, aimerait bien agir en cowboy, loin de toutes entraves, de toutes pesanteurs. Aujourd’hui, à moins de ressusciter l’ONU à coups de réformes en profondeur à la lumière des nouveaux rapports de force dans le monde avec une place pour les nouveaux dragons en Asie et en Amérique latine, pour l’Arabie Saoudite, extrêmement riche, le Qatar, la Turquie et d’autres comme le Maroc.

 

Le monde continue d’être régi par des rapports féodaux

 

 

Aujourd’hui, force est de constater que le monde continue d’être régi par des rapports de seigneurs et de vassaux comme dans le temps médiéval. Les apparences, les outils, les armes ont changé. L’essence est restée la même logique d’inféodation. Du coup, il est grand temps que les mondes, ceux du Nord avec ses diversités, du Sud avec ses spécificités, se prennent en charge et pensent un nouveau système de sécurité, de justice, de préservation de la paix et de développement dans le monde. Le désordre mondial actuel ne fait les affaires que d’une poignée d’États, au moment où ils font croire au reste du monde qu’ils œuvrent pour son bien. La belle caricature n’a que trop duré et les masques sont tombés avec la pandémie du coronavirus. Ceux que le reste du monde croyait développés se sont révélés sous-développés sur le plan sanitaire et ceux qu’on croyait fragiles se sont révélés plus forts. Ceux que l’on croyait riches comme Crésus se retrouvent soudain pauvres de quelques trillions de dollars. Ceux que l’on pensait défenseurs de la paix en sont les fossoyeurs comme en Libye et en Syrie. C’est la fin des idéaux vendus par la propagande de tous bords.

 

La fin des vérités

 

C’est la fin des vérités, qui n’ont été tout au long de décennies que des mensonges. Aujourd’hui, plus que jamais, la question est de savoir si le monde va sortir de sa logique médiévale pour une vision moderniste, réaliste, juste, pacifique et œuvrant pour le bien commun de l’humanité. Cette dernière est aujourd’hui désarmée face à un virus qui finira par s’adapter comme un caméléon. De deux choses l’une, soit les peuples de la planète prendront leur destin en main et cesseront d’être l’otage d’un rapport féodal les assujettissant à cinq seigneurs, soit ils travailleront d’arrache-pied pour créer un nouvel ordre mondial moins inique que celui qui prévaut actuellement. Dans les deux cas de figure, elle aura mérité son sort. Les contours de ce nouvel ordre devront être les limites du désordre international qui domine actuellement. Certaines de ces limites ont été révélées en filigranes hier par le Secrétaire général de l’ONU : manque de solidarité, de puissance et d’efficience, mais surtout de justice. En tout, telle qu’elle a été dessinée en 1945, l’ONU est «sortie chancelante» de la tente des nations.

 


 

Abdellah El Hattach est directeur de Global Impact, structure spécialisée en International Affairs et Intelligence, orientée géopolitique et décryptage de l’information sensible et complexe. Ancien journaliste dans des supports francophones et arabophones marocains, il a son actif de nombreux articles et analyses sur les questions géopolitiques, géostratégiques, de défense et de sécurité relevant des régions MENA, bassin méditerranéen et monde arabo-musulman. Il conseille plusieurs entreprises de premier plan au Maroc. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @aelhattach et @GlobalImpactIn2