Le système alimentaire mondial résistera-t-il à la crise économique de 2020 ?

L’ensemble des systèmes de productions agricoles, toutes les entreprises qui fournissent des produits à l’agriculture (pesticides, engrais, machines) et celles qui transforment les produits agricoles en produits commercialisables forment ensemble ce qu’on appelle ‘l’agro-industrie’. Cette industrie géante puise l’essence de son existence et de sa puissance dans le besoin essentiel de se nourrir pour survivre. La tendance organisationnelle dans ce secteur, a favorisé pendant ces vingt dernières années une concentration accrue de la propriété, car ses entreprises recherchent aujourd’hui les avantages de l’échelle pour être plus concurrentes à l’international. Par exemple, la moitié du marché américain de la volaille – le plus grand au monde – est désormais contrôlé par seulement quatre entreprises. On trouve aussi par exemple, que deux des six plus grandes fusions des années 2010 ont eu lieu entre des entreprises du secteur de l’alimentation et des boissons. Au niveau des marchés émergents où l’évolution des régimes alimentaires et l’urbanisation créent une nouvelle demande, de nouveaux géants ont vu le jour. La multinationale brésilienne JBS-Friboi par exemple est devenue la plus grande entreprise de transformation de viande au monde alors que le conglomérat public chinois COFCO (China National Cereals, Oils and Foodstuffs Corporation) a englouti une multitude de commerçants pour devenir le plus grand fabricant de produits alimentaires de la Chine.

La tendance que ce secteur suit de former des entreprises géantes par leur taille et  par la portée de leurs marchés est basée sur la nature transnationale du marché de l’agroalimentaire. Car  nourrir quatre cinquièmes des bouches de la planète n’est possible que grâce aux importations, et pour ce faire, des flottes de navires et des bataillons de camions relient des dizaines de millions de fermes à des centaines de millions de magasins et de cuisines. Et pour produire ces biens alimentaires, les agriculteurs ont besoin de s’approvisionner en semences, en engrais et en machines, qui tous sont transportés de loin. Ce système enchevêtré ne donne pas naissance uniquement à des entreprises géantes par leur taille mais aussi à un empire minutieusement connecté à travers le monde. Dans ce contexte, plusieurs entreprises servent à relier les nombreux maillons de ce système complexe ; les intermédiaires géants comme le néerlandais Louis-Dreyfus ou l’américain Bunge & Cargill, opèrent tous sur une base mondiale, s’approvisionnant, stockant et expédiant des produits agricoles pour les fabricants de produits alimentaires comme Kraft ou Unilever.

Ce raffinement capitalistique permet aux réseaux de production d’être très complexes. Par exemple,  le blé ukrainien, moulu en farine en Turquie, peut être transformé en nouilles en Chine. Cette mondialisation signifie que davantage de pays dépendent des importations. Cela a fait craindre aux observateurs que les perturbations causées par Covid-19 pourraient déclencher une crise alimentaire à l’image de celle de 2007-08, lorsqu’une forte hausse des prix a été exacerbée par la panique des gouvernements. Quelque 75 millions de personnes ont été poussées sous le seuil de la faim, déclenchant des émeutes au Bangladesh, au Burkina Faso, en Mauritanie et au Mexique, et contribuant aux conditions qui ont favorisé la guerre civile en Syrie.

Toutefois, l’empire géant prospère notamment grâce à sa résilience et sa flexibilité car ses grandes entreprises qui opèrent en continu et à grande échelle et qui veillent à diversifier leurs produits, gagnent beaucoup d’argent, bien que sur des marges relativement étroites, et peuvent ainsi assez facilement échanger une source de revenu pour une autre afin de s’adapter aux changements de l’offre ou de la demande.

Industrie agroalimentaire et COVID-19 : des enjeux d’importance extrême  

L’architecture complexe du système signifie aussi qu’il présente de nombreux goulots d’étranglement potentiels. Suite à la prolifération du COVID19 autour du monde, l’industrie agroalimentaire a connu des défis qui sont surtout arrivés du côté de la demande. En mars, les fermetures et la perspective de fermetures ont vu les ménages se précipiter pour stocker des biens durables. Dans certains pays, les ventes de conserves et de pâtes alimentaires ont été multipliées. Mais des alternatives ont pu être trouvées et la demande pour ces produits est maintenant revenue à la normale. Pendant ce temps, la demande pour d’autres formes de nourriture a régressé : les restaurants, cafés et cafétérias des écoles et autres institutions représentant 30% de toute la consommation alimentaire ont fermé dans de nombreux pays, laissant de nombreux agriculteurs bloqués sans précédent. En théorie, ces derniers pourraient rediriger leurs produits vers les magasins, mais les gens qui restent à la maison ne mangent pas simplement les mêmes choses qu’au travail ou en soirée. Ils ont tendance à privilégier les produits transformés et préemballés que de nombreux chefs ne toucheraient pas et à utiliser des ingrédients plus basiques lors de la cuisson, ils boivent également un peu moins de lait que d’habitude. Et même lorsque la nourriture recherchée pour les maisons est la même que celle qui serait recherchée par les cuisines professionnelles, il y a un problème de quantité. Les chefs de cantine achètent la farine dans des sacs de 16 kg; les amateurs de levain le veulent au kilogramme. Changer la taille de l’emballage représente beaucoup de travail pour un transformateur. L’approbation par les supermarchés de nouveaux fournisseurs est également un long processus. Du fait de ces changements, certains producteurs alimentaires sont en difficulté.

En plus de l’évolution de la demande, il existe également des goulots d’étranglement au niveau des transports, certains soudains et inattendus. Depuis le début de la pandémie, on a assisté à la fermeture de plusieurs ports pendant plusieurs jours et à la formation d’énormes files d’attente de camions en Europe centrale à cause des inquiétudes relatives à la provenance des personnes, mais ces dernières ont été largement éliminées grâce à des contrôles accélérés.

Mais malgré ces singularités qui risquent de freiner le système dans ce contexte, il n’en demeure pas moins que le déplacement des denrées périssables soit encore le problème le plus grave. Les fruits, les légumes, le café et la viande, sont des denrées qui voyagent généralement en avion ou dans des conteneurs réfrigérés sur des navires spéciaux. Mais avec une diminution de la capacité dans le ventre des avions de ligne qui a atteint 80% à la dernière semaine de mars, les moyens par lesquels les marchandises arrivent sur le marché sont limitées, et le prix que le producteur obtient sur ses produits peut carrément s’effondrer. En Thaïlande par exemple, les prix de gros du fruit du dragon, qui est un favori en Chine, ont chuté de 85%. En France, des pêcheurs ont rapporté qu’ils rejetaient les deux tiers de leur prise, et en Australie les agriculteurs font face à une surabondance d’avocats.

Ces denrées périssables ne pouvant pas vraiment être recyclées, elles seront gaspillées si elles ne sont pas vendues. Par conséquent, L’UE s’attend à perdre 400 millions d’euros de pommes de terre.

 Ceci dit, c’est  la viande qui présente des goulots d’étranglement particulièrement pénibles. La demande est assez faible mais l’offre continue; et les animaux nés doivent, à un moment donné, être abattus.

Toutefois, ce n’est pas ces goulots d’étranglements qui présentent le plus grand problème, mais la réaction qui pourrait émaner des agriculteurs, des banques ou des gouvernements suite à la perte de près d’un milliard de revenus.

La première réaction indésirable mais possible est que les agriculteurs commencent à produire moins car ils manqueraient de main d’œuvre, et seraient  privés de marchés,  donc de liquidités. La deuxième réaction indésirable émanerait des banques qui, exacerbées par la volatilité des devises, l’effondrement des marchés pétroliers et la baisse de la valeur des céréales que les entreprises offrent généralement en garantie, refuseraient de prêter aux agents des chaînes d’approvisionnement agroalimentaires. Ces dernières fonctionnent grâce aux prêts à court terme qui permettent à chaque maillon de payer les produits avant de les vendre. Mais à mesure que les opérations ralentissent, la durée de ces prêts est allongée, piégeant des liquidités qui pourraient être prêtées ailleurs.

Le troisième danger est que les gouvernements perdent leur calme. En 2007-08, 33 pays ont déclaré des contrôles à l’exportation qui ont aidé à déclencher la hausse des prix du riz qui avait alors atteint 116%, selon un document de la Banque mondiale. Dans le contexte de la pandémie actuelle, 19 États ont déjà limité leurs exportations. Les contrôles à l’exportation incitent les acheteurs à stocker et l’effet combiné des contrôles à l’exportation et du stockage pourrait être dévastateur pour les pays pauvres. Beaucoup ont vu leur monnaie s’effondrer et paient donc déjà plus cher pour importer de la nourriture.

 Aujourd’hui, l’ONU estime que les retombées économiques du Covid-19 pourraient voir le nombre de personnes souffrant de faim aiguë doubler à 265 millions au cours de cette année et les pays développés ne sont pas  moins à l’abri. En Amérique, les files d’attente dans les banques alimentaires de certaines villes s’étendent sur des kilomètres.

C’est la clairvoyance d’acteurs au sein de ce système et la coordination mondiale qui peuvent aider à garder cette tragédie à distance. Le mois dernier, 22 membres de l’Organisation mondiale du commerce, qui représentent à eux deux 63% des exportations agricoles mondiales, se sont engagés à maintenir le commerce ouvert, de bon augure. Si une telle coopération et interconnexion peut être maintenue, le pire de la faim de Covid-19 pourrait encore être évité.

 


 

 

Mariam Zerkti est ingénieure d’état de l’Ecole Nationale de l’Industrie Minérale. Elle occupe actuellement le poste de Chargée d’études au sein de l’Institut Amadeus.