Libye : Le Maghreb et l’Egypte gagneraient à créer leur axe pour résoudre la crise

 

Depuis 2011, la Libye est un motif de préoccupation pour l’Egypte et l’ensemble des pays du Maghreb. Pourtant, aucune action concertée n’a été lancée par ces pays, chacun préférant agir en solitaire. Résultat des courses, ils n’ont pas voix au chapitre, puisque dans cette guerre par procuration, la guerre entre deux axes risque d’embraser la Libye pour longtemps avec tout ce que cela représente comme menaces. L’Algérie et le Maroc, qui ont en face d’eux un défi commun, devraient dépasser leurs différends, sans pour autant transiger sur la sacro-sainte intégrité territoriale du royaume, le temps qu’une paix juste et durable s’installe en Libye.

 

Au moment où le vent semble avoir tourné dans la guerre qui oppose le GNA aux forces du gouvernement de l’Est, dirigées par le Maréchal Khalifa Haftar et après le repli des troupes de ce dernier vers le Sud ouest de la Libye, l’Algérie a choisi de montrer sa force militaire en organisant des manœuvres avec des munitions réelles à In Amenas (là où a eu l’attaque terroriste en janvier 2013 qui a visé la plateforme pétrolière en  joint venture entre BP, Norway’s Statoil et Sonatrach) à la frontière Sud Ouest avec la Libye. Le 4 juin dernier, la 4ème Brigade blindée de l’Armée nationale populaire a effectué un exercice militaire avec tirs réels baptisé Borkane 2020 avec l’appui d’unités aériennes.

 

Deux exercices à tirs réels le même jour

 

Dans un communiqué, le ministère de la Défense algérien a indiqué qu’en « exécution de la directive annuelle de préparation au combat au titre de l’exercice 2019/2020, le général-major Ammar Athamnia commandant des Forces terrestres a supervisé en compagnie du général-major Alaïmia Hassan commandant de la 4e Région militaire, le jeudi 04 juin 2020, l’exécution d’un exercice tactique avec tirs réels exécuté par les unités du Secteur opérationnel Nord-Est In Amenas ». Le même jour, un autre exercice tactique avec des munitions réelles a été suivi par les unités de la 7e Brigade blindée à Tleghma. Ces exercices sont loin d’être anodins et sonnent comme un message à l’adresse des belligérants en Libye, surtout les forces de l’ANL dirigée par Khalifa Haftar de ne pas s’approcher des frontières algériennes au Sud. Un message doublé par la volonté de l’Algérie, à travers sa nouvelle constitution, d’intervenir hors de ses frontières.

 

Une révision constitutionnelle qui libère l’armée algérienne

 

En projet, la nouvelle loi fondamentale prévoit dans son article 95, alinéa 3, l’intervention de l’armée nationale populaire (ANP) à l’étranger dans les missions de paix. Un engagement qui peut être pris par le président de la République, le chef suprême des forces armées et le ministre de la défense nationale, après accord de deux tiers du Parlement. D’après les observateurs, l’Algérie cherche ainsi à jouer un plus grand rôle dans la crise libyenne et au Mali. Alger cherche aussi à assurer sa sécurité nationale en essayant d’anticiper l’importation de troubles sur son territoire en raison du conflit en Libye. En autorisant l’ANP à sortir de l’Algérie, le pouvoir algérien cherche à renforcer son rôle au niveau régional, surtout avec le désir de la Turquie d’avoir une plus grande influence sur les pays du pourtour méditerranéen, et au sein du concert des nations arabes avec la montée de l’interventionnisme anti démocraties de l’Arabie Saoudite, des Emirats et de l’Egypte, et dans les missions de paix de l’Union Africaine.

 

La guerre des blocs appelle à la création d’un contrepoids

 

L’Algérie, qui comme le Maroc, a toujours défendu une solution politique en Libye, voit d’un mauvais œil l’escalade militaire appuyée par la Turquie qui a causé la déroute des forces du gouvernement de Tobrouk. A vrai dire, la stabilité de l’Algérie dans le dossier libyen relève de la sécurité nationale du Maroc. Une Algérie stable équivaut à un Maroc stable. Toute déstabilisation de l’Algérie via la Libye ou le Sahel ne peut qu’être néfaste pour le Maroc et ses intérêts. La mort d’Abdelmalek Droukdel, chef d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), tué le 3 juin par les forces spéciales françaises, va amputer ce réseau terroriste de son cerveau quelque temps. Qualifié de « succès majeur » par Florence Parly, ministre française des armées, cette opération s’est déroulée dans le nord-est du Mali, grâce aux «croisements de renseignements français et américains».

 

Alger et Rabat préoccupés par leur sécurité nationale

 

«L’action s’est déroulée au nord de l’adrar des Ifoghas, à 80 km à l’est de Tessalit, et a été réalisée par un module d’intervention composé d’hélicoptères et de troupes au sol. », a révélé le colonel Frédéric Barbry, porte-parole de l’état-major. Ces développements poussent l’Algérie à penser davantage à sa sécurité nationale en raison notamment de la porosité de ses frontières avec la Libye, mais aussi avec des pays subsahariens au Sud. Si la sécurité nationale de l’Algérie est importante pour le Maroc, qui s’est interdit toute ingérence dans son printemps politique, l’intérêt de l’Algérie réside aussi dans la prise en considération de l’intégrité territoriale du Maroc. A cet effet, elle doit cesser sa politique hostile envers le royaume dans l’intérêt des deux pays, car un Maroc instable dans sa zone sud déstabiliserait toute la région. La Libye a longtemps été un sujet de préoccupation pour les services de lutte antiterroriste des deux pays à cause de la volonté des djhadistes d’exporter les troubles dans les pays voisins. Aujourd’hui, non seulement l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte sont menacées, mais aussi le Maroc d’où la nécessité de mettre de côté les rivalités pour essayer de désamorcer une situation qui risque d’être préjudiciable pour tous.

 

Un théâtre de guerre par procuration

 

Si l’Algérie redoute un déplacement des hostilités au sud-ouest de la Libye, elle cherche aussi à relancer la médiation africaine dans ce dossier. D’un point de vue stratégique, le repli de Haftar vers les Sud-ouest de la Libye, loin de ses bases, sans couverture aérienne, le fragilise en cas de confrontation avec la 4ème armée algérienne, qui a été conçue pour combattre l’armée de Mouammar Khaddafi, surtout que l’Algérie compte appliquer le droit de poursuite en dehors de ses frontières. L’Algérie, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum, a exprimé, le 27 mai dernier, sa « profonde préoccupation » face aux développements dangereux qu’a connus la Libye ces dernières semaines. Le ministre Boukadoum a estimé que les dernières évolutions confirment « malheureusement le conflit d’agendas régionaux et internationaux qui semblent convenir uniquement à maintenir la Libye dans le chaos et la rendre un théâtre de guerres par procuration et une arène pour régler les comptes au détriment du sang du peuple libyen frère ». Le fait que les violations de l’embargo onusien sur les armes aient permis d’armer «des groupes terroristes qui sont devenus une menace pour la sécurité de la région», irrite au plus haut point Alger qui voit en cela une entrave à un quelconque règlement politique de la crise.

 

Les ambitions d’Ankara risquent d’enflammer la région

 

Ankara est accusée à tort ou à raison d’armer certains «groupes terroristes». La Turquie poursuit un triple objectif en Libye. D’abord géopolitique en étendant son influence dans le pourtour de la Méditerranée, ensuite économique en raflant la part du lion de l’exploitation des ressources en pétrole et en gaz en Libye et enfin politique ou idéologique en renforçant l’axe Ankara-Doha-Tripoli. Beaucoup pensent que le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte ont un grand rôle à jouer dans la solution de cette crise. Encore faut-il qu’ils arrivent à mettre de côté leurs différends pour penser avant tout à leur sécurité intérieure. Un exercice qui ne sera pas facile, mais qui n’est pas impossible pour peu qu’ils créent un mécanisme de concertation à cet effet et arrêtent de tirer chacun la couverture vers lui. La rivalité entre Rabat et Alger sur ce dossier illustre parfaitement cet état de fait, d’autant qu’elle a été mise à profit par les Emirats Arabes Unis afin d’essayer de porter atteinte au Maroc en le court-circuitant des négociations de Berlin. Aujourd’hui, si le Maghreb et l’Egypte veulent se prémunir des éclats de la crise en Libye, ils devront mettre en veilleuse leurs différends au nom de leur sécurité nationale. A défaut, certains pays plus ou moins fragiles, comme la Tunisie, pourraient bien s’en mordre les doigts.

 


 

 

Abdellah El Hattach est directeur de Global Impact, structure spécialisée en International Affairs et Intelligence, orientée géopolitique et décryptage de l’information sensible et complexe. Ancien journaliste dans des supports francophones et arabophones marocains, il a son actif de nombreux articles et analyses sur les questions géopolitiques, géostratégiques, de défense et de sécurité relevant des régions MENA, bassin méditerranéen et monde arabo-musulman. Il conseille plusieurs entreprises de premier plan au Maroc. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @aelhattach et @GlobalImpactIn2