Revenu de base universel : la clé pour la sortie de crise économique ?

 

 

Il est certain que la crise du coronavirus a mis l’insécurité au cœur de dizaines de millions de vies de par le monde, la Directrice Générale du Fonds monétaire international (FMI) Kristalina Georgieva a d’ailleurs déclaré que le monde faisait face à la pire crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930. Le spectre de la précarité s’est soudainement élargi pour devenir une condition potentiellement universelle.

La situation économique globale était déjà instable même avant le début de la pandémie du coronavirus et ne cesse de sombrer d’avantage dans un déséquilibre profond. Aux États Unis par exemple, la dette privée représentait plus de 150% de son PIB, la dette des entreprises quant à elle était à 73%. De plus, la plupart des grandes entreprises étant liées à des chaînes d’approvisionnement mondiales complexes, se retrouvent aujourd’hui extrêmement sensibles aux moindres perturbations, ces perturbations qui peuvent elles-mêmes dérailler l’économie toute entière, ce qui en fait un système économique incroyablement fragile.

Même une petite récession dans de telles circonstances aurait eu des effets négatifs en spirale. Hors le choc économique causé par la pandémie du covid-19 est d’une magnitude jamais vue auparavant. Plusieurs millions de personnes ne seront pas en mesure de rembourser leurs dettes, ce qui entraînera un effet de paralysie totale de l’économie avec tous les risques de pauvreté, de pertes d’emploi, d’arrêt des services publiques, d’instabilité politique et  de risques sécuritaires que cela peut engendrer.

Et si les temps rudes nécessitent des mesures drastiques, les économistes et politiciens les plus éminents à travers le monde se sont attelés à la tâche dans l’objectif de proposer des mesures radicales à même d’endiguer la vague de chaos social qui se présente à l’horizon.

 

L’une des approches les plus prometteuses est d’instaurer un système de revenu de base universel.

 

Le FMI décrit le revenu de base universel comme un mécanisme de soutien du revenu, dans lequel les paiements réguliers en espèces sont destinés à atteindre toute (ou une très grande) partie de la population sans conditions (ou minimes).

Le revenu de base universel n’est pas une idée nouvelle, mais il a gagné en popularité ces derniers temps, grâce au candidat à la présidentielle américaine Andrew Yang, qui a basé sa plate-forme électorale sur cette politique.

Guy Standing, Professeur en études du développement à l’Université de Londres qui a étudié et testé cette théorie pendant plus de trois décennies va jusqu’à déclarer qu’il n’y avait aucune perspective de reprise économique mondiale dans ce contexte de pandémie sans mettre en place un revenu de base universel.

Son argument est que le système économique mondial est devenu extrêmement fragile, et que le capitalisme du marché libre a été remplacé par un capitalisme rentier bénéficiant de manière disproportionnée à ceux qui vivaient des revenus de la propriété ou des investissements. Les réformes qui ont débuté dans les années 1980 sous l’influence de la Chicago School of Economics, ont permis à de puissants intérêts d’ériger un système institutionnel à travers lequel, de plus en plus de revenus étaient monopolisés par des groupes de plus en plus restreints.

De cela, a résulté la chute à l’échelle mondiale de la part du travail dans le revenu national, tandis qu’une nouvelle structure de classe est apparue, avec une ploutocratie détenant une richesse obscène et un énorme pouvoir économique et politique, et des classes sociales vivant dans la précarité continuant de croître de façon rapide et durable, survivant dans l’instabilité tout en portant le fardeau d’une dette insoutenable.

Pour sortir de cette crise Guy Standing propose alors de mettre en place un revenu de base universel qui ne doit pas être soumis à des conditions de ressources. Selon lui, les avantages qui ne sont destinés qu’aux pauvres sont invariablement de mauvais avantages. Le ciblage nécessite un test de ressources, ce qui implique qu’une personne appauvrie qui essaie d’augmenter ses revenus puisse perdre ses avantages sociaux après un certain seuil, ce qui, dans de nombreux cas, aggrave la situation et pousse plusieurs personnes à accepter des emplois à bas salaires simplement pour ne pas perdre leurs allocations sociales.

En effet si les bénéficiaires d’aide sociale gagnent au-delà d’un certain seuil, ils perdent des coupons alimentaires, des soins médicaux gratuits et des bons de logement. Il s’agit d’une forme d’inégalité structurelle qui empêche les pauvres d’obtenir suffisamment de richesse pour améliorer leur vie.

Le professeur Standing fait valoir que les recherches faites au niveau mondial démontrent que tous les programmes de soutiens sociaux qui sont liés à des conditions de ressources impliquent des erreurs d’exclusion élevées, dans lesquelles un grand nombre de ceux qui devraient recevoir les prestations ne les obtiennent pas.

Un revenu de base universel et inconditionnel permettrait aux travailleurs d’attendre un meilleur emploi ou de négocier de meilleurs salaires. Ils pourraient améliorer leur valeur ajoutée en leurs permettant de retourner à l’école.

Cela éliminerait le problème des programmes de protection sociale existants qui maintiennent les gens «piégés dans la pauvreté». La simplicité du programme signifie qu’il coûterait également moins cher aux gouvernements. Les paiements en espèces versés à tout le monde élimineraient les documents coûteux de vérification des revenus.

L’idée du revenu de base universel a également séduit plusieurs officiels au sein de l’ONU. A titre d’exemple, Kanni Wignaraja, Sous-Secrétaire général des Nations Unies et Directeur régional du PNUD pour l’Asie et le Pacifique a déclaré qu’il était essentiel de lancer une conversation sur le revenu de base universel et d’en faire un élément central des plans de relance budgétaire envisagés par les différents pays. Madame Wignaraja défend l’idée que le prix investi pour faire en sorte que les gens disposent d’un « filet de sécurité » est beaucoup moins cher que les énormes investissements qui sont actuellement nécessaires pour renflouer des économies entières ou pour payer les subventions aux combustibles fossiles.

Une autre agence onusienne, la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes, propose que les gouvernements assurent des transferts monétaires temporaires immédiats pour aider des millions de personnes qui luttent pour subvenir à leurs besoins de base, alors que les retombées massives du COVID-19 se répercutent sur les économies de la région.

La Secrétaire exécutive, Alecia Bárcena, a déclaré que ces transferts devraient ensuite être rendus permanents et s’étendre à ceux qui risquent d’être pris dans le piège de la pauvreté. Une telle mesure ouvrirait la voie à un revenu de base universel, garantissant le droit fondamental à la survie, ajoutant que «nous devons progresser vers la création d’un État providence basé sur un nouveau pacte social qui prend en compte les aspects fiscaux, sociaux et aux questions liées à la production. »

Au-delà des discours académiques et des appels onusiens soutenant la thèse du revenu de base universel, plusieurs gouvernements sont actuellement en train d’étudier les moyens de mettre cette théorie en pratique.  La ministre espagnole des Affaires économiques, Nadia Calvino, a déclaré à la chaîne de télévision espagnole La Sexta que l’Espagne déploierait un revenu de base universel « dès que possible ». Calvino a en effet déclaré que le gouvernement souhaitait faire du salaire de base national un instrument permanent qui soutienne les citoyens « pour toujours ».

Si cette politique est mise en œuvre avec succès au cours des prochaines semaines, elle ferait de l’Espagne le premier pays d’Europe à instaurer un revenu de base universel à long terme, cette même décision pourrait ouvrir la voie à d’autres pays.

Aux Etats Unis, l’idée du revenu de base universel est de plus en plus en vogue, en faisant campagne pour la présidence du pays, Andrew Yang avait proposé de donner 1000$ par mois à chaque citoyen Américain qualifié. Maintenant, il se dit ravi de voir la proposition s’élever à 2000$ par mois pour venir en aide aux personnes à faire face aux conséquences du coronavirus être soutenue par les sénateurs Bernie Sanders,  Kamala Harris, et Ed Markey.

Même le candidat démocrate à la présidence, Joe Biden qui n’a pas directement soutenu les paiements mensuels aux Américains à concédé que ce que Yang appelle la quatrième révolution industrielle – dans laquelle la technologie, la synergie et l’automatisation déplacent des millions d’emplois – aura un impact dramatique sur l’économie et la main-d’œuvre américaines.

En Grande Bretagne, le groupe de pression de gauche « Compass » a rédigé une lettre, signée par plus de 100 députés et pairs de sept partis, appelant à un «revenu de base de relance» qui serait «suffisant pour assurer la sécurité économique». Un document d’accompagnement plaide pour que ces mesures à court terme soient suivies d’un revenu de base permanent – fixé à un taux de départ de 60 £ par semaine par adulte en âge de travailler et 40 £ par enfant (ou 10 400 £ par an pour une famille tout en maintenant des prestations supplémentaires de chômage, de logement et d’invalidité. Au fil du temps, ce «plancher de revenu» pourrait atteindre 100 £ par adulte.

Cela prendrait évidemment une part importante des dépenses publiques, mais grâce à des politiques telles que la conversion de l’impôt personnel en un paiement en espèces, les partisans du revenu de base universel  insistent sur le fait que le système fiscal pourrait être remodelé pour alléger les coûts. En outre, ce ne serait peut-être pas une idée aussi difficile à défendre que certains le pensent, dans ce contexte de crise globale inédite les plans de dépenses radicaux ne sont certainement pas le tabou politique qu’ils étaient autrefois.

En outre, cette crise est susceptible de se répéter. Le Covid-19, après tout, n’est que le dernier signe des horreurs déchaînées par la violation humaine des cycles naturels. Même une fois la catastrophe actuelle dépassée, la catastrophe du changement climatique – qui augmente elle-même le risque de maladie – s’accélérera. Ce dernier crash économique n’arrive que 12 ans après le dernier. Nous vivons, en bref, à une époque de chocs continus, et il est temps que nous commencions à nous préparer à en vivre d’autres à l’avenir.

L’enthousiasme pour le revenu de base universel n’est toutefois pas seulement basé sur de la théorie, car au début de 2017, le gouvernement finlandais a lancé un essai d’un revenu garanti non imposable de 560 € (environ 590 $ US) par mois auprès de 2000 citoyens sélectionnés au hasard. Cette étude sur le revenu de base universel, considérée comme étant la plus solide au monde, a conclu que cette politique améliorait le bien-être mental et financier des bénéficiaires et améliorait modestement l’emploi.

Les paiements de 560 € par mois n’étaient pas soumis à des conditions de ressources et étaient inconditionnels, de sorte qu’ils n’étaient pas réduits si une personne obtenait un emploi ou bénéficiait par la suite d’une augmentation de salaire. L’étude a été menée à l’échelle nationale et certains destinataires n’ont pas pu se retirer, car le test était inscrit dans la législation.

Lors de l’enquête, les personnes qui recevaient un revenu de base universel au lieu des allocations de chômage régulières ont fait état d’un meilleur bien-être financier, d’amélioration de leur santé mentale, ainsi que d’un niveau de confiance plus élevé à l’avenir. Les résultats suggèrent que le revenu de base ne semble pas dissuader les gens de travailler.

Pour les économistes et lauréats du Prix Nobel Abhijit Banerjee et Esther Duflo, la privation matérielle dans les pays pauvres est un énorme problème et un versement «ultra-basique» d’un dollar ou deux par jour pourrait libérer les gens de la pénurie et de la faim.

Selon les deux prestigieux économistes, l’Inde pourrait largement financer un tel système en supprimant les subventions inutiles pour l’essence, la nourriture et les engrais. Les paiements universels en espèces sont simples, un grand avantage lorsque le gouvernement est incapable d’administrer des programmes sociaux complexes.

 


 

 

 

 

M.Ghassane Hajji est titulaire d’une bourse Fullbright, et d’un master en Administration Publique de la Maxwell School de N.Y.

Il cumule plus de quinze ans d’expérience dans les domaines du développement international, des relations gouvernementales ainsi que des médias et des communications, avec une connaissance approfondie du Maroc et des environnements réglementaires.

M. Ghassane Hajji est Chief Strategy Officer à l’Institut Amadeus.