Transformation digitale du Maroc, Perspectives, risques et enjeux

Le Royaume du Maroc s’est engagé sur la voie de la transformation digitale depuis les années 2000, où la digitalisation a fait ses débuts dans la télécommunication avant de s’élargir timidement à d’autres secteurs.

Malgré son avancée limitée, les autorités ont rapidement pris conscience des enjeux de la transition digitale et lui ont accordé une place prépondérante dans l’économie marocaine. Ainsi, le 14 septembre 2017, la loi cadre n°61-16 aboutit à la création de l’Agence du Développement Digital (ADD), ayant pour missions :

  • – La mise en place d’un cadre normatif pour les produits et services numériques.
  • – La contribution au rapprochement des usagers à l’administration à travers la digitalisation.
  • – L’incitation à l’innovation à travers les startups pour une inclusion digitale durable.

Par ailleurs, le cabinet de conseil McKinsey Maroc a affirmé dans un rapport publié vers la fin de 2019 que la digitalisation et tout ce qui en découle en termes d’automatisation toucherait plusieurs secteurs d’activités économiques. D’après ce cabinet, la transition concernerait un total de 6 Millions d’emplois, en entrainant l’automatisation de 64% de l’industrie, 58% de l’activité minière, 57% du secteur du transport et de l’entreposage et 52% du secteur de l’information. Quant aux secteurs de la santé, de l’éducation, de l’administration publique, des arts et du divertissement, ceux-ci ne seraient touchés qu’à moins de 40%. En outre, le cabinet a prévu des changements drastiques dû à ce processus à l’horizon de 2030, au niveau de l’ensemble de l’activité économique marocaine.

D’autre part, la pandémie du Covid-19 et les mesures sanitaires draconiennes appliquées afin de limiter sa propagation sont venues accélérer le processus de la digitalisation, en effet, afin de maintenir la continuité de ses services et de venir en aide aux plus démunis de ses citoyens, l’Etat marocain a opté pour des solutions digitales. Ainsi, plusieurs procédures administratives ont été informatisées et un site internet a été développé afin de faire parvenir de l’aide financière au maximum d’individus. Au niveau du secteur de l’éducation, les cours à distance ont été introduit afin d’assurer la continuité de la scolarisation.

Dans le secteur privé, la digitalisation a permis la poursuite des activités, notamment à travers le télétravail. Enfin, le e-commerce s’est davantage imposé sur le marché marocain au cours de la période de confinement.

Il est certain que la transformation digitale ouvre plusieurs perspectives de développement et présente un enjeu certain pour l’avenir du Royaume, reste à savoir cependant comment mener à bien cette transition, tout en définissant ses risques, afin de mieux s’en prémunir.

 

I/ La digitalisation comme outil de l’émergence :

La digitalisation a le potentiel de devenir un canal de l’émergence industrielle, économique et sociale pour le Maroc. Elle ouvre de nouvelles voies à l’industrialisation, et révolutionne l’activité économique de notre pays.

La digitalisation a réalisé une nette percée dans le secteur bancaire et financier. Les dernières années ont vu une prolifération de solutions digitales proposées par les banques marocaines dans leur rapport aux clients. Aujourd’hui, de plus en plus d’opérations sont exécutables à distance. La Technologie Financière (FinTech) fait également une entrée tâtonnante dans notre pays et attire d’imminent acteurs des secteurs publics et privés. Dans ce cadre, le Royaume est le seul pays africain à mener une réflexion sur l’adoption d’une loi ayant pour objectif de faciliter le « financement participatif », appelé également crowdfunding. L’expérience acquise dans la gestion des effets économiques de la pandémie du Covid-19 a sans aucun doute démontré à l’Etat le potentiel que peut offrir cette technologie afin de faire parvenir les aides aux plus démunis, notamment, au « non-ramédistes » du secteur informel. C’est grâce à un site internet – www.tadamoncovid.ma – que les autorités ont pu repérer ces personnes et leur venir en aide.  Cette expérience nous a montré également qu’il est possible de suivre les opérateurs du secteur informel à travers la digitalisation. Ainsi, la transformation amorcée pourrait ouvrir la voie à un contrôle de ce secteur, en vue de son intégration dans l’économie formelle.

La digitalisation pourrait nettement faire augmenter la production nationale et présente une opportunité d’industrialisation. Dans ce cadre, les opérateurs marocains pourraient s’ouvrir sur le marché de semi-conducteurs (tels les cartes puces, SIM etc.), outils indispensables pour l’usage du digital, dont la demande augmentera nettement dans les mois à venir. Ces produits seraient conçus autant pour l’usage local que pour l’exportation.

La transformation digitale présente également plusieurs enjeux pour les secteurs de la santé, de l’éducation et de la justice.

La crise du Covid-19 a démontré la nécessité d’assurer la continuité de la scolarisation. Le Maroc a réussi à installer rapidement un système d’enseignement à distance. Cependant, seulement 20% des élèves d’écoles primaires et des collèges ont assistés aux cours informatisés. Les résultats étaient nettement meilleurs pour les lycéens et étudiants, mais le manque d’accès au réseau internet a entravé la poursuite de la scolarisation pour plusieurs jeunes citoyens. L’enseignement à distance a le potentiel de servir de solution à la problématique de l’éducation dans les zones isolées. Pour cela, il faudrait intégrer la connexion à internet comme service public, pour permettre à tout un chacun de jouir d’un accès low-cost.

Dans le secteur de la santé, la transformation digitale simplifiera le contact entre patients et docteurs. Elle facilitera également le suivi des patients nécessitant l’intervention de plusieurs spécialistes, ou changeant fréquemment de médecins traitants. Dans le secteur de la justice tout comme celui de l’administration publique, la digitalisation accélèrera plusieurs procédures, notamment le traitement d’affaires judiciaires et la délivrance de certains documents administratifs.

 

II/ La digitalisation et ses risques : comment y faire face

Selon plusieurs spécialistes des questions du travail et de l’emploi, la digitalisation risquerait de détruire un grand nombre de métiers. D’après une étude de l’Institut Sapiens, la transformation digitale a causé un nette baisse d’employés dans le secteur des banques et assurances en France. L’étude présente des statistiques montrant clairement que l’effectif dans les secteurs susmentionnés a chuté de 39% entre 1986 et 2016, et pourrait disparaitre définitivement à l’horizon de 2051.

Il est tout à fait prévisible que des effets similaires soient observés au Maroc. Par ailleurs les employés du secteur bancaire et financier ne sont pas les seuls à être menacés par les conséquences secondaires de la digitalisation. Dans le cas où la transition toucherait même l’administration publique, l’Etat marocain pourrait se retrouver dans l’obligation de supprimer certains emplois, notamment au sein des préfectures et arrondissements.

Il serait possible que la solution pour les victimes de la transition digitale vienne de la digitalisation elle-même. De nos jours, plusieurs applications révolutionnent le fonctionnement de certains métiers, notamment dans les secteurs des transports et de la livraison. Cette digitalisation de l’emploi s’élargit de jour en jour à de nouveaux domaines. Ainsi est apparue Fiverr, une application pouvant mettre en lien entre les employeurs et les travailleurs indépendants de partout dans le monde. Afin de faire face à la vague de chômage pouvant résulter de la transformation digitale, l’Etat marocain pourrait encourager l’usage de ce type d’application afin de relancer l’emploi.

Le second risque majeur de la transformation digitale pour le Royaume serait lié à la concurrence étrangère. Il est utile de souligner que le secteur offre une grande opportunité au Maroc afin d’incuber l’innovation. Ceci se ferait à travers des startups spécialisées dans le secteur digital, qui en s’élargissant permettraient au Royaume de développer sa propre marque, exportable à l’étranger, notamment en Afrique et dans d’autres pays du Sud. Cependant, la concurrence étrangère, forte des années de retard accumulées par le Royaume, risquerait d’absorber les PME-TPE marocaines, et faire perdre au pays une véritable opportunité de se démarquer et de développer sa propre marque.

Afin d’éviter que le marché digital national ne se fasse engloutir par des produits étrangers, l’Etat marocain se doit de supporter les startups du secteur. Un programme d’aide financière solidifiera ses dernières durant leur phase de construction. Une baisse des impôts encouragera les PME-TPE opérant dans la digitalisation à s’élargir. Enfin, une ouverture vers l’Afrique, cautionnée et supportée par l’Etat, permettrait au Royaume de rayonner à travers une marque marocaine déployée sur le continent.

 


 

 

Ilyas BENABDELJALIL, Né à Kiev en août 1994. Il obtient un bachelor en Sciences Politiques à l’Université Internationale de Rabat en 2015, avant d’obtenir un Master en Gouvernance Régionale à l’Institut d’Etudes Politiques de Grenoble en France en 2018. Il travaille par la suite pendant quelques années au sein de différentes agences de coopération internationale et de développement international, avant de rejoindre le monde de la recherche et des études stratégiques.

Ilyas BENABDELJALIL est chargé d’études à l’Institut Amadeus.