Afrique 2050 : la sécurité et le développement, entre complémentarité et rivalité

En Afrique, le nombre de guerres interétatiques est en baisse tandis que celui des conflits internes et de faible intensité ne cesse d’augmenter. Avec au moins neuf pays présentant des conflits importants sur leur territoire et un nombre de missions de maintien de la paix grandissant (cinq de l’ONU, trois régionales et une conjointe), le continent africain continue d’être la partie du globe la plus problématique du monde en matière de sécurité. Les conflits interminables continuent d’avoir lieu au Darfour, en Somalie, au Sahel, ou encore dans la région des Grands Lacs tandis que les reculs en matière de gouvernance, les inégalités croissantes ont amplifié les tensions à travers tout le continent ont fini par donner lieu au phénomène qu’est le printemps arabe en Afrique du Nord, ajoutant par la même occasion une dimension supplémentaire à une situation déjà complexe en matière de sécurité en Afrique.

Une grande partie des difficultés en matière de sécurité en Afrique sont intiment liés à la faiblesse grandissante et l’inefficacité continue de la gouvernance. L’absence d’institutions publiques fortes et surtout compétentes, la prolifération des armes légères, la piraterie omniprésente dans toute la Corne de l’Afrique et La propagation du terrorisme et du crime organisé constituent quelques-uns des défis à relever pour les Etats africains dans leur grande majorité. Au-delà de la sécurité alimentaire que tous les spécialistes de l’Afrique et ses futurs 2 Milliards d’habitants dressent comme objectif pour l’an 2050, c’est la sécurité des personnes et de leurs biens qui sont au cœur de tout processus de développement.

Il est ainsi largement établi que sécurité et développement sont profondément reliés : tout développement est impossible dans un vide en matière de sécurité et un Etat sous-développé est plus enclin à connaitre des crises voire des conflits internes. De ce fait, le retard accusé par le continent sur tous les plans est largement dû entre autres à un déficit croissant de la sécurité directement attribuable à l’existence de poches de non droit et à la grande fragilité de nombreux Etats à travers toute l’Afrique.

Ces dernières an­nées, la politique sécuritaire a pris conscience du rôle que peut jouer la coopération au développe­ment dans la prévention des conflits. Les ac­teurs de la vie politique quant à eux ad­mettent que la sécurité est une condition essentielle du développement du­rable. Une imbrication plus étroite des deux domaines est indispensable si l’on se base sur ces interactions. Mais elle est aussi source de tensions qui suscitent d’interminables négociations politiques.

Le lien entre sécurité et développement s’est maintes fois transformée au cours des conjonctures et au gré des crises internationales. Durant la guerre froide l’aide au développement constituait plus un rempart contre l’ennemi communiste ou celui capitaliste qu’une véritable stratégie d’avancement et de consolidation des économies locales. D’ailleurs ce fort marquage idéologique est toujours d’actualité dans la politique américain, l’ennemi rouge étant remplacé par la menace verte, mais de nature moindre depuis l’avènement du nouvel ordre mondial, qui a marqué un net recul de l’instrumentalisation de la coopération au développement, l’objectif étant une meilleure efficacité des efforts de développement dans un milieu plus pacifique et moins idéologique.


Interdépendance originelle

L’entendement actuel selon lequel le développement et la sécurité dépendent alternativement l’un de l’autre trouve ses sources lors des expériences ratées de la décennie des années ’90. L’échec cuisant de la mission Restore Hope en Somalie, celle visant à pacifier les Balkans (Bosnie en particulier), ainsi que le désastre monumental que fut le drame Rwandais ont lamentablement révélés les limites d’une gestion militaire classique des conflits internes et le besoin d’une approche globale de la sécurité. Le génocide rwandais a totalement mis à nu la chimère que fut l’hypothèse que le développement pouvait, en soi, prévenir les conflits ou rester neutre, ce qui a eu des conséquences durables sur l’interaction entre le développement et la sécurité.

Initialement, en tant que concept, la connexion entre la sécurité et le développe­ment a été intégrée dans les documents gé­néraux des deux domaines. Aussi, l’approche dite «Do No Harm» a fini par sensibiliser les acteurs économiques et politiques aux répercus­sions de la coopération au développement susceptibles de promouvoir des conflits. Finalement, la sécurité humaine a fait apparaître un concept qui pouvait servir de point de référence commun aux efforts de sécurité et de développement. Sur le plan institutionnel, de nombreuses agences de développement ont ancré la dimension sé­curitaire des activités de développement en créant des unités organisationnelles spéci­fiques.

Le terrorisme revêt par nature un caractère global, moins un Etat est en mesure d’assumer ses fonctions de bases, plus il y a d’espace libre à la disposition d’acteurs non étatiques qui, une fois en possession d’armes et de technologies, constituent une menace pour la sécurité. Il est vrai aussi que nulle menace n’est purement militaire et ne peut être contrée par des moyens purement sécuritaires. Tel est le cas notamment pour tout ce qui a trait au terrorisme, au crime organisé,  et au trafic d’armes.

Depuis le 11 septembre 2001 et les expériences qui ont suivis depuis dans la lutte contre le terrorisme, la connexion entre la sécurité et le développement fut le cheval de bataille de la communauté internationale. La lutte an­titerroriste a en effet entraîné la prédomi­nance d’une logique sécuritaire à l’intérieur de cette connexion. Cette dernière met à l’avant-plan le caractère préventif de la coo­pération au développement et demande son orientation sur des objectifs sécuritai­res. Le raisonnement sous-jacent est que l’aide à la coopération doit contribuer à créer un milieu n’offrant pas de terrain fa­vorable au terrorisme. Un rôle clé est aussi attribué à la coopération au développement dans la stabilisation des Etats fragiles. D’ailleurs c’est ainsi que les contributions pour la réforme des systèmes de sécurité, le contrôle des armes légères et de petit calibre ou la promotion civile de la paix sont maintenant considérées comme des dépenses de développement.

Sécurité et développement, de l’ingérence à la responsabilité de protéger

La nouvelle génération de conflits survenus après la chute du mur de Berlin, a posé le problème de  trouver des réponses aux crises pleinement compatibles avec les principes de la Charte des Nations unies. Une interprétation par trop restrictive des dispositions relatives au respect de la souveraineté rend bien fragile la base juridique permettant d’autoriser des interventions susceptibles de mettre fin aux exactions dans les conflits intra-nationaux par le Conseil de sécurité tel lors de la crise des Balkans. Le but poursuivi étant de faire admettre en droit international l’idée de la « responsabilité de protéger ». Des experts politiques et humanitaires ont pu mener une réflexion large quant à la conduite applicable au cas où un Etat n’est plus à même de garantir la sécurité de ses ressortissants.

Cette notion de droit d’ingérence met bien en évidence les évolutions qui ont permis l’éclosion des conflits. En fait, la plupart des conflits ont une cause commune : les carences institutionnelles, une gouvernance clanique ou oligarchique, la faiblesse et l’abdication de l’Etat. De manière plus claire, cela veut dire que le développement est un préalable à la sécurité. La responsabilité de protéger, érigée en principe directeur, replace l’intervention avant tout militaire dans une autre perspective en prenant soin de distinguer entre Etats qui sont conscients de leur responsabilité mais qui, faute de moyens, ne sont pas à même de garantir la sécurité de leurs ressortissants et ceux qui ne veulent pas porter secours à l’ensemble ou une partie de leur population en détresse.

Fondée sur la responsabilité de maintien de la paix et de la sécurité internationale conformément aux principes de la Charte des Nations unies, la notion de la responsabilité de protéger implique aussi la responsabilité de réagir et, le cas échéant, de reconstruire. Cependant, c’est à la prévention qu’elle accorde la priorité absolue, sachant bien que les conflits ne sauraient être résolus en faisant abstraction de leurs causes profondes que sont la pauvreté, la répression et la répartition inégale des ressources. Les stratégies de prévention doivent donc contribuer à promouvoir les droits de l’homme, protéger les droits des minorités et mettre en place des institutions politiques dans lesquelles tous les groupes sont représentés. Cela ne dispense pas pour autant la communauté internationale d’intervenir lorsque les drames éclatent, mais ignorer la menace que fait peser sur la paix l’extrême pauvreté et la mal-gouvernance revient à traiter les symptômes des conflits et non leurs causes.


Sécurité et développement : questions ouvertes

Ces dernières années, des tensions au sein des acteurs du développement et ceux de la sécurité commencent à surgir, elles concernent en particulier le ris­que d’une instrumentalisation politique de la coopération au développement, la concur­rence directe pour les ressources entre les préoccupations du développement et les préoccupations sécuritaires de même que la question de la priorisation géographique. Les acteurs du développement crai­gnent qu’une nouvelle instrumentalisation sécuritaire ne menace la politique de déve­loppement. Ils craignent surtout que l’objec­tif central de la politique de développement, à savoir la réduction de la pauvreté, ne perde de l’importance par rapport aux intérêts sé­curitaires à court terme dans ce processus.

Ils craignent également qu’il ne s’établisse entre la politique de développement et la politique de sécurité une concurrence acharnée pour les ressources et qu’il ne se produise au profit des intérêts sécuritaires une redistribution privant la coopération au développement de moyens financiers. D’ailleurs, l’organisme Afri­can Peace Facility de l’UE, fondée en 2003 pour soutenir les missions de maintien de la paix de l’Union africaine, est un exemple criant de détournement des ressources d’aide au dé­veloppement. Les deniers nécessaires pour la créer ont été prélevés du Fonds européen de développement et n’étaient donc plus disponibles pour les activités de développe­ment à proprement parler. La réalimentation de la Facility pour 2008 à 2010 a institution­nalisé cette solution, déclarée à l’origine ex­ceptionnelle. La critique faite à l’imputabilité de dépenses spécifiquement sécuritaires à l’APD poursuit le même but. On lui reproche d’avoir pour seul effet de décharger le bud­get de la défense en finançant de manière croisée les missions sécuritaires avec des fonds réservés au développement.

Les priorités du développement et celles de la sécurité peuvent aussi se différencier au niveau de la sélection géographique des bé­néficiaires de l’aide. La question de savoir si ce sont les critères sécuritaires ou les critè­res de développement qui doivent détermi­ner la priorisation géographique se pose en substance. Deux exemples illustrent les di­lemmes y afférents. De toute l’aide qui a été injectée en 2010 dans un total de 42 Etats fragiles ou en déliquescence, plus de la moitié a profité à cinq pays destinataires. Les résultats que l’on ob­serve en Afghanistan malgré des aides mas­sives font réfléchir et soulèvent la question de la justification et du bien-fondé de négli­ger les Etats africains qui ne sont pas pour le moment le point de mire de la politique de sécurité mais ont besoin d’un soutien d’urgence.

Les avis sont également partagés en ce qui concerne les contributions à des Etats dans des situations de consolidation de la paix (situation d’après-guerre). Le taux de résurgence des conflits violents une fois terminés est de 40% dans les cinq années qui suivent. Du point de vue de la politique de sécurité, il est judicieux de stabiliser ces régions en crise par des contributions rapides et continues au développement. Du point de vue du dé­veloppement pur, de tels fonds pourraient cependant être utilisés de manière plus effi­cace et moins risquée dans des régions plus stables où l’on peut plutôt tenir compte du facteur de bonne gouvernance. La conver­gence des objectifs de la politique de dé­veloppement et de la politique de sécurité atteint ici ses limites, ce qui exige de la part de la communauté internationale une priorisation claire. C’est le seul moyen de vérifier ulté­rieurement l’efficacité des moyens engagés et de prévenir de fausses attentes dus à de faux espoirs.

Ces problèmes montrent de manière claire que les objectifs de la politique de développement et de la politique de sécurité sont certes convergents, mais pas toujours adaptés. Leurs croisements libèrent cependant un potentiel synergique indispensable pour venir à bout des défis immédiats. Il faut exploiter ce potentiel tant dans l’intérêt de la politique de sécurité que dans celui de la politique de développement en ayant une approche cohérente entre les deux.

Pour conclure

L’année dernière a cependant débouché sur des développements positifs : le référendum sans grands heurts dans le Sud-Soudan, les avancées démocratiques en Tunisie et dans une moindre mesure en Égypte, les progrès importants réalisés en Guinée et au Niger en faveur de la primauté du droit et de la bonne gouvernance. Au niveau interétatique, l’opération d’architecture africaine de paix et de sécurité et les Mécanismes régionaux pour la prévention, la gestion et la résolution des conflits sont toujours opérationnels. C’est ainsi que depuis 2010, l’Union Africaine a commencé à évaluer des procédures pour déployer sa Force africaine en attente, et trois des cinq brigades régionales sont maintenant entièrement opérationnelles.

Compte tenu de la fragilité des États qui sortent de ces conflits, une plus grande attention devrait être centrée sur la reconstruction post-conflit, renforçant la sécurité pour favoriser le développement. Dans le cadre de son architecture paix et sécurité, l’UA a créé le Conseil Paix et Sécurité, de 15 membres, et un « Comité des sages » pour donner des conseils sur les activités de maintien et de développement de la paix. Réaliser la paix en Afrique comprend deux aspects : soit utiliser les schémas diplomatiques tracés par des hommes d’Etat africains d’expérience pouvant user de leurs statures et pousser les parties belligérantes à conclure des accords de paix, soit impliquer toute la société (civile, politique et économique) dans les négociations de paix, afin de développer un «système continental d’alerte rapide ».

En définitive, Il y a de bonnes raisons de croire en la possibilité de l’Afrique de braver le défi de l’an 2050 et ce malgré les obstacles interminables auxquels elle continue d’y être confrontée. La mise en place d’institutions et de capacités régionales pour des missions de paix en Afrique est une tâche qui revêt une priorité élevée étant donné la sollicitation pour le moins excessive de la gestion internationale des crises et la réduction du budget militaire. Cette avancée aura pour effet le transfert d’une plus grande responsabilité et participation aux acteurs régionaux. Des ressources suffisantes et la consolidation de structures institutionnelles fonctionnelles ne seront pas les seuls facteurs déterminants pour l’avenir ; il faudra aussi la volonté politique nécessaire pour mettre en œuvre efficacement ces scénarios.