Dakar-Tanger : sur la route de l’Universel

Cette année, les Medays, le Davos africain, se sont penchés sur une question d’une brûlante actualité : «Crise globale de confiance : faire face aux subversions et aux incertitudes.» La réponse à cette question est un puzzle dont une partie de la réponse se trouve à Tanger, une partie sur l’autre rive de la Méditerranée, avec l’esprit de Cordoue qui a permis en Andalousie, la cohabitation harmonieuse des trois religions révélées pendant des siècles. Aujourd’hui, le Maroc est l’héritier et le gardien de cet esprit de Cordoue. Cet esprit de Cordoue est aussi chez nous au Sénégal, dans ce que le Président Senghor appelait la civilisation de l’Universel, qui est une réponse aux incertitudes et aux subversions de la crise globale. Carrefour des civilisations, de peuples et de langues, Tanger est aussi une ville d’histoire et de mythe. Selon la mythologie grecque, Hercule y a séparé d’un coup d’épée l’Afrique de l’Europe, mais malheureusement pour Hercule, la Méditerranée n’a jamais été une frontière. La Méditerranée a même été plus puissante que Hercule car, étant devenue une donnée plus fondatrice et plus fondamentale que les acteurs politiques, historiques ou même mythiques, quand on se projette sur le temps long qui n’est pas celui des medias ou de d’internet mais celui de l’histoire. C’est pourquoi la réponse à l’interrogation des Medays est Tanger, qui est l’incarnation de ce temps long qui a fait de cette cité un lieu de rencontre, de dialogue et de confluences entre plusieurs mondes. C’est cette perspective du temps long qui fait défaut aujourd’hui à l’ère d’internet et du fast thinking. Quand on prend du recul, on se rend compte que sur la question du terrorisme, les terroristes peuvent avoir des coups d’éclat, gagner des batailles mais sont condamnés à perdre la guerre. Ils n’ont aucune chance de gagner. Le moteur du terrorisme, la peur, ne peut pas pousser l’humanité à changer radicalement de mode de vie. Malgré les attentats du 11 septembre, les voyageurs continuent de prendre l’avion, et malgré les attentats, les terrasses des cafés de Paris sont toujours pleines. A part Tanger, où l’Occident et l’Orient se sont rencontrés, une partie de la réponse se trouve chez nous au Sénégal, autre lieu de rencontre entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique noire. Dakar comme Tanger, est un carrefour naturel, point de jonction entre la «caravane» qui nous venait du désert et la «Caravelle» venue de l’Atlantique. Des caravanes du désert nous est venu l’Islam et de l’Atlantique nous sont venues des valeurs de 1789 et de là, la démocratie. Ces valeurs venues du désert et de l’Atlantique sont venues s’ajouter à notre riche héritage africain, la Négritude. Le Sénégal, sur le plan géographique et historique, constitue non seulement le pont entre le Maghreb et l’Afrique noire, mais un pont entre plusieurs mondes. Ce prix Medays 2019 décerné au Président Macky Sall honore aussi le Sénégal et ses valeurs. Avoir confiance en nos valeurs et leur rester fidèles est la meilleure réponse à la crise globale de confiance et aux incertitudes. Nos valeurs au Sénégal se résument en deux mots : enracinement et ouverture. Cette fidélité à nos valeurs nous a toujours permis de faire face aux incertitudes du temps (rester l’exception démocratique alors que les partis uniques étaient la règle) mais aussi et surtout d’être le porte-flambeau du dialogue des cultures et des civilisations en lieu et place du choc des civilisations. Il n’y a pas de choc des civilisations mais un choc d’entrepreneurs identitaires, qui instrumentalisent les civilisations à des fins inavouables. Notre héritage, qui se fonde sur une laïcité inclusive, qui nous met à l’abri de la querelle des allégeances, qui nous a permis d’être le seul pays musulman à avoir eu un Président catholique pendant 20 ans et de montrer à la face du monde que la démocratie est soluble dans l’Islam, mais aussi que le multipartisme est possible en Afrique sans qu’on dérive vers l’ethnicisme ou le tribalisme. Un grand penseur africain, Joseph Ki Zerbo, nous dit que ne pas penser par soi-même, importer les idées des autres, équivaut à dormir sur «la natte des autres».
Les rencontres de Tanger de Amadeus, permettent à l’Afrique de tisser sa propre natte sur le plan des idées, comme les Européens le font à Davos et l’Amérique Latine à Porto Alegre, et comme nous le faisons au Sénégal avec le Forum sur la Paix et la sécurité de Dakar. Ces initiatives nous permettront de retrouver notre place naturelle dans le concert des nations. L’Afrique doit refuser d’être seulement le continent de l’Avenir mais il doit être aussi celui du Présent, avec deux tendances lourdes qui annoncent le retour de notre continent au centre du jeu mondial. Ces deux tendances sont la vague démocratique et la croissance. En 1945, après deux guerres mondiales, les Européens ont remplacé la guerre par l’économie comme mode de régulation de leurs conflits. La conséquence est admirable avec une Europe (continent des guerres mondiales et des guerres de religions) qui vient de connaitre sa plus longue paix et sa plus grande prospérité. L’Afrique est sur cette voie. Nous avons gagné la bataille de la décolonisation. Nous sommes en train de gagner celle de la démocratisation, qui va aller de pair avec la pacification, parce que les démocraties ne se font pas la guerre. Elles lui préfèrent l’économie. Le Sénégal est un pilier de cette démocratisation-pacification du continent, avec ses soldats et ses diplomates qui sont presque dans toutes les zones de conflits sur le continent. La démocratisation du continent et l’économie, à l’image de la Zleca, feront de notre continent une immense zone de prospérité et d’émergence qui va de Tanger au Cap. Quand on se promène sur la Corniche de Tanger, on se rend compte des travaux de Hercule entrepris par le Royaume pour faire émerger Tanger, qui n’a rien à envier aux villes de l’autre côté du détroit de Gibraltar. Tanger est quasiment une ville européenne. C’est à Tanger où il était venu se réfugier à la suite d’un drame personnel, que William Burroughs a eu l’illumination qui a lui permis d’écrire son chef d’œuvre, Le festin nu. J’ai été sur les pas de Burroughs, à la recherche de l’illumination, mais c’est «sur la route» Tanger-Casablanca, qu’à l’image de Jack Kerouac, que j’ai trouvé l’illumination, le visage envoutant du Maroc dont l’esprit est au quartier des Habous de Casablanca

Yoro Dia

Président de l’Association sénégalaise des anciens Elèves de l’École nationale d’administration (ASENA)