Le Maghreb agricole

Une coopération renforcée permettrait ainsi au Maroc et à ses voisins de sécuriser leurs approvisionnements et de bénéficier des complémentarités de leurs agricultures et de leurs industries. Dans l’entretien du mois, Francis Ghilez prône par exemple la constitution d’un pôle industriel de production d’engrais, qui pourrait constituer première étape vers des accords agricoles.

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Introduction

La mondialisation des marchés et la volatilité des cours alimentaires mondiaux, dont la hausse a eu des conséquences dramatiques en 2007 et 2008 (Rappelons que l’indice FAO des prix alimentaires est passé de 139 à 219 entre février 2007 et février 2008 (base 100 en octobre 1998). Source FAO : www.fao.org/worldfoodsituation/FoodPricesIndex/en), rendent inévitables les discussions sur la sécurité alimentaire. Réunis à Rabat au début du mois d’avril 2010, des experts et des représentants des pays de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) ont poursuivis des discussions sur l’élaboration d’une vision stratégique commune de l’agriculture (Réunion de prospectives entre experts maghrébins et internationaux, pour une vision stratégique entre 2010 et 2020)  .

Les pays du Maghreb, même s’ils ont chacun leurs particularités socio-économiques, ont des problématiques communes. Sur l’agriculture, de nombreuses questions sont transversales. Dans des pays où une très grande partie de la population travaille dans ce secteur, la gestion du secteur primaire et de l’Industrie Agro-alimentaire (IAA) est essentielle. Il semble alors tout à fait logique que ces pays s’associent et cherchent à organiser leurs productions, leurs échanges de produits agricoles. La réunion de Rabat allait dans ce sens, même si certains blocages bien connus empêchent aujourd’hui encore l’UMA d’avancer.

Quels sont les enjeux futurs de l’agriculture au Maghreb, et pourquoi, de notre point de vue, les pays du Maghreb ont intérêt à mettre en place une coopération forte dans le domaine de l’agriculture ?

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1 .Enjeux : sécurité alimentaire, échanges, développement

Faiblesse des échanges et coopération embryonnaire

Malgré l’importance des secteurs agricoles au Maroc (En 2008, l’agriculture a contribué à 6,9% de la croissance du PIB algérien, 14,6% au Maroc et 9,9% en Tunisie. Données Banque Mondiale) , en Algérie et en Tunisie, les échanges de produits agricoles entre ces trois pays sont très peu développés (On peut voir les chiffres recueillis par le CIHEAM en pages 3 et 4 de cette étude pour l’année 2001. Des données harmonisées plus récentes sont plus difficiles à trouver) . Notons que cette situation n’est pas spécifique aux produits agricoles, les échanges commerciaux intermaghrébins demeurant extrêmement faibles.

Pour les produits agricoles, les chiffres sont impressionnants. Malgré la proximité géographique, la proportion des échanges de produits agricoles frôle le néant, en dépit des différentes discussions entre les pays du Maghreb sur l’importance de la coopération et du développement des échanges. Ces discussions ont notamment pour origine une convention  de l’UMA (Convention relative à l’échange des produits agricoles entre les pays de l’UMA, ratifiée en 1993) qui date de 1993. Mais force est de constater qu’on est loin des objectifs de cette convention, qui stipule dans son premier article : « Les parties contractantes s’engagent à édifier progressivement entre elles une Union Douanière en vue de réaliser un marché agricole maghrébin commun ».

La coopération entre les pays de l’UMA, ou même entre Algérie Maroc et Tunisie, est donc restée embryonnaire jusqu’à ce jour. Mais des enjeux communs aux pays du Maghreb devraient pousser les Etats à développer une gestion commune de l’agriculture.

La sécurité alimentaire : renforcer la complémentarité

Malgré des caractéristiques agricoles qui présentent certaines différences (A ce sujet on pourra lire les publications du CIHEAM, notamment Mutations et défis pour l’agriculture au Maghreb, notes d’analyse du CIHEAM, n°16, octobre 2006) , on retrouve dans les trois pays du Nord de la Méditerranée des enjeux communs. Le premier concerne la sécurité alimentaire ;

La forte croissance démographique des pays  en Afrique du Nord, couplé avec des exigences croissante de qualité nutritionnelles à mesure que ces sociétés se développent sont des facteurs de dépendance alimentaire. C’est d’autant plus vrai que la modernisation de l’agriculture maghrébine a du mal à suivre. Le professeur Philippe Le Grusse a calculé les « besoins d’amélioration de la productivité agricole par rapport à la population » et a présenté ses résultats lors d’une conférence en 2008 (Conférence de Philippe Le Grusse à Marseille le 22 juin 2008, organisée par la Commission Méditerranée de la CGLU, diapositives en ligne sur http://www.commed-cglu.org/IMG/pdf/Philippe_Le_Grusse.pdf Philippe Le Grusse travaille pour le CIHEAM – IAM à Montpellier) . Ses conclusions sont sans appel : la productivité de l’agriculture du Sud de la Méditerranée devrait augmenter de 53% pour espérer nourrir toutes les populations de cette région.

L’enjeu est d’autant plus important que le différentiel entre importations et exportations agroalimentaires de l’Afrique du Nord s’est creusé depuis quelques dizaines d’années. La balance commerciale des échanges agricoles indique bien la situation de dépendance vis-à-vis du reste du Monde  (Ce graphique est issu du Rapport MEDITERRA 2008 © Presses Sciences Po, 2008. LES PSEM sont les Pays du Sud et de l’Est Méditerranéen, à savoir le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, le Liban, Israël, la Turquie, la Syrie et la Jordanie).

Balances commerciales agricoles des PSEM

balances

Cette situation est préoccupante si on regarde dans le détail les produits les plus importés et les plus exportés par les pays. Si l’on prend les pays d’Afrique du Nord, on obtient les résultats suivants :

Importations et exportations agricoles  principales des pays d’Afrique du Nord en 2007 (en millions de tonnes)

importation

 Données FAO 2007

Les produits les plus importés sont des produits de base, élémentaires dans l’alimentation des populations. C’est donc que la sécurité alimentaire reste une problématique fondamentale dans les pays de la rive Sud de la Méditerranée, et donc dans les trois pays que sont le Maroc, l’Algérie et la Tunisie.

Développement rural durable

Des enjeux communs se nouent aussi dans le développement rural des pays du Maghreb. Dans les trois pays les populations rurales sont globalement les moins aisées, mis à part les grands exploitants qui se sont adaptés à une production de masse. Les récentes réformes de libéralisation des prix et des échanges dans les trois pays du Maghreb nécessitent de mettre en place un accompagnement des petites exploitations.

Sans une aide et une prise en compte des difficultés socioéconomiques de cette frange des actifs maghrébins, les Marocains qui travaillent dans le secteur agricole pourraient voir leurs situations se détériorer, surtout si  une ouverture irréfléchie au commerce international se poursuit. Les phénomènes de suremploi agricoles (donc de faible productivité) rendent délicates une transition vers une agriculture modernisée, il faut penser à l’avenir de cette frange de la population active.

Il faut donc renforcer à la fois la compétitivité et la solidarité des industries agricoles maghrébines. Au Maroc, le « Plan Maroc Vert », lancé en 2008,  porte cette double ambition : moderniser les exploitations et les productions agricoles, lutter contre les phénomènes de paupérisation des agriculteurs.  On pourrait cependant penser à étendre cette ambition à un niveau de coopération supranationale, pour réaliser des économies d’échelle, profiter des avantages comparatifs des différents pays, et mettre en place une solidarité maghrébine qui permette de répondre à d’éventuels chocs (notamment climatiques) locaux ou régionaux.

Cette approche stratégique de l’agriculture maghrébine ne saurait oublier les enjeux environnementaux d’aujourd’hui. Il faut moderniser les productions en cherchant au maximum à préserver les terres cultivables de l’assèchement, en optimisant la consommation d’eau et d’énergie, en privilégiant les cultures adaptées aux conditions climatiques locales.

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2.Les négociations avec l’UE : un Maghreb à plusieurs vitesses

L’UE, premier partenaire commercial

L’Union Européenne est de loin le premier partenaire commercial des trois pays maghrébins. Ce constat est également vérifié en ce qui concerne les échanges de produits agricoles, notamment pour les exportations du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie.

Destination des exportations agroalimentaires du Maghreb en 2001

destination-2001

 Source : CIHEAM

Provenance des importations agroalimentaires du Maghreb en 2001

provenance-2001

Source : CIHEAM

Il est évident, même si le commerce entre les PPM (Pays Partenaires Méditerranéens) venait à se développer, que l’Union Européenne resterait un partenaire commercial de premier ordre. Il est donc essentiel que le commerce avec les pays de l’UE se déroule dans les meilleures conditions. Une vision stratégique commune est d’autant plus nécessaire dans cette optique.

En effet pour l’heure c’est l’hétérogénéité la plus totale qui prime dans les accords commerciaux entre l’UE et les pays du Maghreb et plus largement les pays du monde arabe. Les contenus et les calendriers des accords concernant les échanges de produits agricoles sont spécifiques à chaque pays. Les différences entre le Maroc et l’Algérie et la Tunisie sont significatives : les négociations ne sont pas vraiment entamées entre l’UE et l’Algérie, alors qu’elles sont en train d’aboutir avec le Maroc. La Tunisie est dans une position intermédiaire. Cela répond pour l’UE à un souhait de respecter les volontés de chaque Etat : ceux qui veulent s’engager rapidement et profondément, comme le Maroc, le peuvent ; ceux qui veulent éviter une intégration trop forte avec l’UE, comme l’Algérie, sont également libres de leur conduite.

L’intérêt d’une négociation commune

Mais cette situation « à la carte » nuit au pouvoir de négociation des pays arabes, notamment de ceux du Maghreb. Pour avoir un réel pouvoir dans les processus de négociations commerciales, la stratégie commune dont parlaient les experts de la réunion à Rabat est cruciale. Cette vision commune permettrait de peser davantage dans les négociations internationales, que ce soit dans les cycles de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) – à supposer que les négociations d’adhésion de l’Algérie aboutissent (Engagées depuis de nombreuses années, les négociations d’adhésion sont néanmoins rugueuses et semblent aujourd’hui au point mort. Mi-mai 2010, à l’occasion d’un discours prononcé au 14e Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement des pays membres du G15, Bouteflika a ainsi déclaré : « Nous déplorons la volonté d’imposer aux pays en développement, candidats à l’accession à l’OMC, des conditions exorbitantes, non exigées des pays membres, même développés ») – ou dans les discussions avec l’Union Européenne (UE).

La force de négociation du Maghreb serait en effet bien plus importante si une réelle intégration régionale des politiques agricoles existait. A contrario, l’UE profite aujourd’hui de la division des Etats du Sud de la Méditerranée pour négocier des accords agro-commerciaux assez avantageux. Bien entendu il ne faut pas diaboliser les membres de l’UE : les accords en questions ne sont pas scandaleux. L’accord agricole signé entre l’UE et le Maroc en décembre 2009  (Cet accord est encore en cours de ratification par le Parlement Européen au printemps 2010. Certains y voient une mauvaise volonté des européens. Les officiels de l’UE se défendent en assurant que ce délai n’est du qu’à l’adaptation du Parlement aux nouvelles prérogatives et procédures issues du Traité de Lisbonne) prévoit par exemple une libéralisation asymétrique et étalée dans le temps des échanges de produits agricoles. Dans un premier temps, seuls 45% des échanges seront libéralisés dans le sens UE-Maroc, et 55% dans le sens Maroc-UE. Une majorité des produits devrait suivre d’ici dix ans (Ces dispositions sont présentes dans le procès verbal sur les négociations entre l’Union Européenne et le Maroc dans le secteur agroalimentaire et de la pêche) . Mais les Européens n’oublient pas les agriculteurs du Sud de l’UE, et certains produits sensibles restent soumis à des quotas assez stricts. Pour illustration, le quota de tomate à l’exportation du Maroc vers l’UE est passé de 175 000 tonnes en 1973, dans le cadre d’une CEE à 6 pays, à 235 000 tonnes aujourd’hui, avec une Union comprenant 27 membres ! D’ailleurs la stratégie commerciale de l’UE est clairement affichée : « le renforcement des exportations vers le Maroc [i.e. la plus grande concurrence exercée au Maroc] représente un intérêt offensif important pour l’UE » (Communiqué de presse sur la signature du Procès Verbal sur les négociations entre l’Union Européenne et le Maroc dans le secteur agroalimentaire et de la pêche, disponible en ligne).

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Perspectives :

Si la récente crise alimentaire a eu un mérite, c’est bien de démontrer la nécessité d’une réflexion en profondeur sur le thème de la sécurité alimentaire, et donc plus largement sur l’organisation de la production agricole et sur la pêche. De cette nécessité découle une volonté renouvelée, dans le monde arabe, de s’associer pour être plus fort. Les réunions d’experts se multiplient pour réfléchir à la faisabilité et à la mise en œuvre de zones d’échanges et de coopération. En 2008, le ministre marocain de l’Agriculture et de la Pêche, M. Aziz Akhannouch, avait à nouveau formulé le souhait de mettre en route une zone maghrébine de libre échange, indiquant que l’agriculture pouvait constituer un facteur de développement dans la région.

Reste que de nombreuses questions demeurent. La plus complexe est sans doute celle de la dimension d’une éventuelle zone d’accords douaniers et commerciaux sur l’agriculture : Faut-il essayer de mettre en place ces accords dans le cadre de l’UMA ? Nous avons vu que les blocages de cette institution empêchent malheureusement d’envisager une réelle coordination des politiques agricoles – malgré la convention sur les accords agricoles, signée depuis bientôt vingt ans…

On peut alors être tenté de se tourner vers d’autres formes de coopération internationale dans cette région, comme les Accords d’Agadir. Mais cet accord entré en vigueur en juin 2006, dont la mise en œuvre pratique est régulièrement retardée,  concerne plus une libéralisation des échanges sans réelle volonté de politique économique (a fortiori de politique agricole) commune. D’ailleurs, les agriculteurs du Maroc, par la voix de la Comader (Confédération marocains de l’agriculture et du développement rural), regrettent de ne pas avoir été consultés pour établir une organisation rationnelle des échanges avec les autres pays de l’accord…(« Accords d’Agadir : la panne générale ! » dans La vie éco du 9 août 2009« Accords d’Agadir : la panne générale ! » dans La vie éco du 9 août 2009)

Enfin, on pourrait penser à des coopérations dans le cadre de la Ligue Arabe, avec la mise en place d’une Grande Zone Arabe de Libre Echange (GAFTA – Great Arab Free Trade Area) entrée en vigueur en 2005. Mais, comme pour les accords d’Agadir, les retards dans la mise en œuvre pénalisent les espoirs placés dans la  zone de libre échange… Il faut en outre souligner que les produits agricoles ne bénéficient pas des réductions tarifaires durant les périodes de récolte. Dernière limite, les pays peuvent publier des listes de produits stratégiques et limiter les importations de ces produits. Cela s’explique certes par la volonté de protéger des secteurs et des productions sensibles, mais cela freine encore le développement d’échanges complémentaires entre les pays arabes.

Finalement peut-être serait-il plus aisé de revoir les ambitions des pays du Maghreb à la baisse, et de débuter une coopération agricole à un niveau régional, penser à un « Maghreb à trois » (Maroc Algérie Tunisie, tels que nous les avons présentés dans cette analyse). La formule la plus efficace, étant donnés leurs nombreux points communs, semble être la construction d’une zone Maghrébine resserrée, quitte à l’élargir par la suite. Ce qui est indubitable, c’est la nécessité d’une coopération bien plus grande, afin de redonner au Maghreb une réelle attractivité, un poids dans les échanges agricoles internationaux et un accès à la sécurité alimentaire.

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