LE MALI, L’AMI FRANÇAIS ET LA TRANSITION

« Il n’en demeure pas moins que la communauté internationale ne peut accepter un régime illégitime et antidémocratique au Mali. C’est pourquoi elle introduira des sanctions et exercera des pressions sur la junte militaire au pouvoir pour qu’elle mette en œuvre un régime de transition et redonne le pouvoir aux autorités politiques civiles dès que possible ». Ce ne sont là ni les propos du Chef de la diplomatie française, ni ceux de la ministre des Armées de l’hexagone, mais bien ceux du Chef d’Etat-Major des armées françaises, le général François LECOINTRE, il y a quelques jours à Talinn en Estonie, dans un entretien avec un groupe de journalistes.

 

Rien qu’à écouter le Chef d’Etat-Major français, on comprend que le militaire a fini d’investir le champ politique dans le pays du Général de Gaulle. Il semble commander jusque sur le politique. D’ailleurs, il n’est un secret pour personne que toute la projection extérieure de la France, notamment au Sahel, est inspirée à la fois des visions du ministère en charge de la Défense et de la hiérarchie militaire, d’où ces bisbilles entre diplomates, l’Elysée et les militaires.

 

Alors, si la « puissante » France elle-même s’englue dans les choix stratégiques, qu’attendre des frêles Etats africains, notamment ceux du pré-carré français, si ce n’est de se plier aux injonctions de Paris qui frisent parfois l’hypocrisie: « les militaires doivent rester dans leurs casernes », « les militaires ne font pas de politique », « la gouvernance aux civils ». Tout semble dit pour étouffer ; aussitôt, le temps de la réflexion manque sous les tropiques, et bonjour l’improvisation tous azimuts, là-peu près.

 

En 2013, suite au coup d’Etat, le Mali a subi une batterie de sanctions, suivie d’une organisation précipitée des élections. Les Maliens pensaient tenir le bon bout pour s’éloigner définitivement des affres de la mal-gouvernance, terreau fertile des coups d’Etat. Mal leur en a pris, et ils en ont eu  pour leur grade. Huit ans après, c’est de nouveau le grand plongeon dans le vide. Mais les maliens se disent tombés, mais pas écrasés et croient dur comme fer à leur résilience. Alors, ont-ils encore la lucidité nécessaire pour savoir trouver leur chemin ?

 

Loin de toute posture populiste, nationaliste, chauviniste, prenons le temps tout de même de mûrir la réflexion quant à la voie à suivre pour éviter les sentiers battus de la perdition démocratique. Cette perdition démocratique installée dans nos pays à coup d’injonctions mûrement pensées à la Baule sous les décombres du mur effondré de Berlin. L’Afrique cherche sa voie avec la torche des autres, telle est la grande impression que 30 ans de démocratie nous laissent.

 

Le Mali post-18 août doit être celui de l’introspection, de la réflexion, de la pensée stratégique, de la solidarité entre tous ses fils et filles pour trouver la voie idoine. Tout en tenant compte du contexte régional et international, les Maliens doivent se donner le temps d’écoute la plus inclusive possible, en faisant la synthèse de toutes les vieilles et nouvelles recettes de gouvernance transitoire. Mais en ayant un seul critère en tête : le modèle choisi doit être celui qui favorise la pérennité, la consistance et la viabilité. Tout ce qui peut instaurer les garde-fous essentiels pour ne plus chavirer, encore moins couler.

 

La diplomatie au cœur de la résolution de la crise malienne

 

Peut-on nourrir une réflexion sans tenir compte des enjeux géopolitiques du moment, disons géostratégiques de l’heure ? Le Mali a  des amis et des partenaires, anciens et nouveaux. Au pays d’Alioune Blondin BEYE de savoir  à la fois préserver ces relations, privilégier ses intérêts de façon réciproque. Au lendemain des évènements du 18 aout, le Chef du Comité national pour le salut public (CNSP), organe de la junte ayant mis fin au régime du président IBK, a reçu successivement l’Ambassadeur du Royaume du Maroc, doyen du corps diplomatique,  déjà fortement  impliqué dans la médiation entre le président démissionnaire et la contestation formée au sein du M5-RFP, ceux de la Russie, des Etats-Unis, de la France, de la Chine. A un niveau plus élevé, donc ministériel, les chefs de la diplomatie des grands voisins que sont l’Algérie et la Mauritanie ont fait le déplacement à Bamako. C’est dire le rôle extrêmement important du Mali sur l’échiquier africain et mondial malgré les contingences socio-politiques qui prévalent. Cependant, ces partenaires sont bien placés pour savoir que les Etats n’ont pas d’amis au-delà des intérêts. La France de de Gaulle, qui a prononcé cette phrase, le sait plus que tout. Et le Mali et les Maliens doivent pareillement s’y abreuver.

 

La France, depuis l’intervention de Serval en 2013, sillage pensé de Barkhane sur toute la région sahélienne, doit nécessairement changer de paradigme, en tenant compte du bouleversement géopolitique international, notamment dans les relations internationales. La France aura tout à gagner en mettant l’amitié des peuples malien et français au cœur de ses relations diplomatiques, sécuritaires avec le Mali que d’appliquer des recettes empreintes de cynisme et d’irréalisme de ses stratèges militaires qui divisent les Maliens en « amis » et « ennemis » de la France. Car lorsqu’on dit bien, sans sourciller, que certains sont ses amis, on n’a pas besoin d’être intelligents pour savoir que ceux qui ne sont pas cités sont des ennemis,

 

Depuis 2013, la détérioration des relations entre les Maliens, pas le Mali, mais bien les Maliens et l’Etat français, pas les Français, se fonde sur cette vision étriquée de l’aide apportée, de la ‘’différence de déférence’’ vis-à-vis des composantes de la population.

 

La France est militairement bien implantée au Mali pour la guerre contre le terrorisme, mais se demande-t-elle pourquoi elle et son action sont incomprises par les Maliens ?  La raison, ce n’est ni les dirigeants maliens, ni leurs institutions ; elle est vraisemblablement à chercher dans les propos d’Alain Juppé en 2012, prononcés après le massacre d’Aguelhok, et de Jean Yves LEDRIAN après la prise de Kidal. Le premier confiait alors à l’AFP : « La rébellion touareg a remporté récemment d’importants succès militaires au nord du fleuve Niger…Parallèlement, il importe de traiter la question touareg au fond, ce qui suppose un dialogue entre Bamako et toutes les parties concernées », tandis que le second, un an après,  avait affirmé dans l’émission «Politiques» (France 24/RFI/L’Express) en janvier 2013, : «Je le dis pour aujourd’hui (…) et aussi pour demain. Les Touaregs, sauf ceux qui se sont laissés embrigader par des groupes terroristes que nous condamnons totalement… Mais les Touaregs sont nos amis (…). Quand ils sont dans leurs territoires au nord du Mali, ils sont chez eux et il importe de les respecter, de les considérer aussi comme des Maliens comme les autres». Il convient d’ajouter ici que « la puissance militaire remporte des batailles, la force morale remporte les guerres », selon le général américain Georges Marshall, père du plan Marshall.

 

Dorénavant, la France a intérêt, au regard de la situation née des événements du 18 août, de changer de lunettes et de bien regarder le Mali et les Maliens. Le départ précoce du président IBK suite à l’intervention militaire n’est pas une bonne publicité ni pour la démocratie malienne encore moins pour la France. La posture du président Macron, qui a consisté à vite prendre acte de la nouvelle situation et de s’aligner sur l’intérêt supérieur du peuple malien, a été saluée et vue comme une sorte de pragmatisme caractérisant désormais le rapport de la France avec ses anciennes colonies. Cependant, il faudra faire davantage pour convaincre les Maliens que ce ne sont pas des principes de façade comme cette grosse couleuvre que l’ami français a fait avaler au peuple malien, en bloquant les soldats maliens aux portes de Kidal pour faire de la libération des régions occupées une symphonie inachevée, un gros os en travers de la gorge des Maliens.

 

L’opinion publique malienne garde encore l’amertume de cette fin de janvier 2013 lorsqu’après la libération des régions de Tombouctou et Gao, celle de Kidal n’a pu suivre, voyant le partenaire fronçais entrer et s’installer dans la ville sans l’armée malienne.

 

« L’armée française restait bloquée par une tempête de sable, mercredi 30 janvier, à l’aéroport de Kidal, dont elle avait pris le contrôle dans la nuit, a annoncé le ministre de la défense, Jean-Yves LEDRIAN. Kidal est la dernière grande ville du nord du Mali qui reste aux mains de groupes islamistes armés. Les islamistes ont affirmé mercredi dans un communiqué n’avoir tiré « aucun coup de feu » sur les Françaisdonnant ainsi « les preuves de leur engagement à coopérer avec la France » » écrivait le Monde le 30 janvier 2013.

 

On sait les stratèges politico militaires très friands du recours à l’histoire. Comme si c’était savamment concocté, le président Hollande a fait un voyage historique au Mali le 2 février 2013 pour célébrer le renouveau de l’amitié franco-malienne sur fond de libération des régions occupées. A Bamako, à la place qui symbolise la libération du Mali du joug colonial français, le président de ce pays revenait pour, selon ses propres termes payer « la dette » de la France vis-à-vis de l’Afrique et donc du Mali. Ce qui faisait pour lui « la plus belle journée de sa vie » (sic). L’on n’oubliera pas les milliers de drapelets maliens et français confectionnés à la vitesse de la lumière et distribués à  Bamako et partout sur le champ de la libération des zones occupées pour célébrer de manière populaire le partenariat entre les deux pays.

 

Ce qui est attendu de la France, au regard de la nouvelle situation, est de savoir bien changer de lunettes sur le cas malien, d’être pragmatique et d’arrêter de se cacher derrière les principes démocratiques, qui valent ce qu’ils valent, tant que ce ne sont pas les intérêts qui sont menacés, qui valent juste pour mettre la pression par l’entremise d’une CEDEAO des Chefs d’Etat plus que jamais largement critiquée.

 

Le Mali est dans l’œil du cyclone géostratégique mondial, et le jeu actuel est dangereux pour tous. Depuis le 18 août, le débat du partenariat avec la Russie n’a jamais été aussi vif. Dans la jeune mémoire collective malienne, la coopération avec la Russie a fait ses beaux jours jusqu’à l’effondrement de l’URSS. Pourquoi les Maliens chercheraient-ils à réveiller le partenariat avec la Russie, alors qu’ils ont le  partenaire officiel français, de calibre économique, militaire, diplomatique aussi puissant  depuis 2013 sur fond d’accord de coopération militaire et d’intervention de la MINUSMA depuis le même temps ? A Paris, dans les officines stratégiques, la question doit être étudiée avec délicatesse pour le bien de la France elle-même désormais, sans fine bouche,  en grande difficulté au Sahel. La France, l’ancienne puissance colonisatrice, comme l’a dit l’imam Mahmoud DICKO, est dans le corps des maliens  par les rapports historiques, par la langue, par une forte Diaspora installée dans l’Hexagone. Du coup, la France doit user de son avantage sur le terrain pour parler un langage de vérité aux Maliens, sans duplicité, pour leur  éviter les contrecoups d’un affrontement de superpuissances, dont les  pauvres populations n’ont pas besoin.

 

Triste réalité, le choix n’a pas été laissé par Paris au peuple et au gouvernement malien,

 

En tout point de vue, le partenaire idéal du Mali est celui qui gagnera le cœur des populations, en se mettant en phase avec leurs ambitions. Nous sommes à l’ère du développement technologique, de Facebook et de WhatsApp et de la 5G, où tout se sait vite, et bien même par ceux qu’on pense illettrés et analphabètes, parce que ce qui n’est pas lu est entendu, écouté. Les Maliens savent aujourd’hui ce que leurs amis font, ce qu’ils disent vrai ou faux dans leurs actes.

 

Aux Maliens désormais de marteler entre eux ce qu’ils veulent faire de leurs pays. A leurs partenaires de leur éviter de pâtir de tout combat d’éléphants, de desserrer l’étau,  de les accompagner de manière véridique et pragmatique, et de leur donner le temps idoine pour choisir la voie convenable.  Ainsi, cette transition sera bien pensée et menée,  dans l’intérêt de tous.

 


 

Alassane Souleymane est journaliste formé au Cesti de Dakar, ancien rédacteur en chef de la radio nationale malienne. Ancien conseiller technique à la Primature, il est aujourd’hui chargé de communication auprès du Haut représentant du Chef de l’Etat pour la mise en œuvre de l’Accord de paix d’Alger. En tant que journaliste, il a couvert plusieurs sommets de l’Union africaine et de la CEDEAO. Depuis 2009 est assidu aux Forum Medays de Tanger.

Il est par ailleurs enseignant vacataire de l’histoire de la presse et les notions de journalisme dans des universités de Bamako et de Ségou au Mali.