Libye : Ankara et Moscou arriveront-ils à sauver la situation ?

En ce moment, et sous couvert d’hypocrisie diplomatique, les appels se multiplient en faveur d’un cessez-le-feu durable en Libye émanant de fossoyeurs de la paix, empêtrés jusqu’au cou dans la guerre civile. A commencer par la France, la Russie, les Emirats Arabes Unis et l’Egypte. Cette dernière agite depuis quelques jours la menace d’une intervention militaire dans l’Ouest de la Libye.

 

L’Egypte veut légitimer sa volonté d’ingérence dans les affaires libyennes, de manière directe et manifeste cette fois, par deux considérations : 1) l’appel de détresse des tribus de l’Est libyen menacées par l’avance des troupes du GNA, 2) et la menace de sa sécurité nationale. Le parlement égyptien a donné le 20 juillet son feu vert à Abdelfattah Al-Sissi, le Président égyptien, pour intervenir militairement en Libye. Cependant, force est de se demander si, en ouvrant un front dans l’Ouest face aux combattants du GNA et à l’armée turque, Al-Sissi ne va-t-il prêter son flanc droit, à l’Est au Sinaï, qui, déjà vulnérable, peut-être davantage fragilisé ?

 

En outre, l’Egypte a-t-elle les moyens, alors qu’elle souffre d’une grave crise économique, de financer une guerre d’usure et de positions face au GNA et à la  Turquie ?

 

La fuite en avant du Président égyptien

 

De plus, pourquoi l’Egypte, après avoir échoué à mettre le GNA devant le fait accompli au niveau de la Ligue arabe et après la mort prématuré de son plan de paix, commence à battre les tambours de guerre ? Est-ce un moyen pour Abdelfattah Al-Sissi de détourner l’attention des Egyptiens de l’échec des négociations avec l’Ethiopie à propos du Barrage de la Renaissance ? Si l’Egypte est incapable de réagir aux provocations éthiopiennes, comment elle peut avoir les moyens de tenir face une armée turque mieux équipée et mieux entraînée ? Le pays des Pharaons agit-il en cavalier seul, ou d’autres cavaliers comptent lui prêter main forte, dans un conflit où la mode est la guerre par tierces personnes entre puissances mondiales et régionales ? Dans tous les cas de figure, la volonté de l’Egypte et de la Turquie d’armer les milices en Libye inquiète et augure d’un nouveau bain de sang.

 

L’Algérie, très préoccupée par l’armement des milices

 

L’Algérie, dont la sécurité nationale est également menacée, s’est opposée vigoureusement à cela en raison du risque d’embrasement en Libye et dans la région. Ce samedi à Alger, les réponses du président du Parlement de Tobrouk, Aguila Salah, sont vivement attendues par le Président Abdelmajid Tebboune et son ministre des Affaires étrangères, Sabri Boukadoum. L’Algérie craint, en effet, que les armes qui seront fournies par les deux puissances régionales rivales «ne tombent entre les mains des groupes armés terroristes dans la région du Sahel, notamment dans les zones contrôlées par les tribus dont l’influence s’étend au sud, à Ghât et Ghadamès».

 

Les milieux diplomatiques algériens expliquent clairement que l’escalade dans ces zones jugées « vitales » est une « menace sérieuse » pour la sécurité nationale du pays. Les Algériens ne sont pas les seuls à montrer leur inquiétude et leur désapprobation de la démarche égyptienne.

 

Réactions diverses condamnant l’initiative égyptienne

 

Après un court silence, plusieurs capitales ont réagi à l’initiative égyptienne. Le 21 juillet, le Conseil de sécurité nationale turc a réaffirmé le soutien de la Turquie au peuple libyen « contre toute agression » et a promis d’adopter les mesures nécessaires en Libye à cette fin. Ankara répond ainsi du tac au tac au Caire et enfonce davantage le clou. Le porte-parole de la présidence turque a déclaré à Reuters que tout accord de cessez-le-feu en Libye est subordonné au retrait des troupes de l’Armée nationale libyenne de Syrte et d’Al-Jofra. Ces deux régions avaient été qualifiées de « lignes rouges » à ne pas franchir par le GNA par le Président égyptien car cela menacerait la sécurité nationale de son pays. La présidence turque a ajouté que tout déploiement égyptien en Libye entraverait les efforts pour aboutir à un cessez-le-feu et constituerait « une aventure militaire dangereuse ». Une menace à peine voilée d’Ankara à l’attention du Caire, d’autant plus que ces lignes rouges cachent en réalité le véritable enjeu de cette guerre : le pétrole et le gaz libyens. Ce n’est pas un hasard si les mercenaires de la société russe Wagner se sont emparés de l’usine de Ras Lanouf spécialisée dans la production de carburants et de gaz.

 

Ankara cherche à court-circuiter le Caire

 

Ankara, qui sait très bien que l’Egypte n’agit pas de son propre chef, mais sur commande, a cherché à couper court aux ambitions de l’axe composé de la Russie, l’Egypte, les Emirats et la France. Mercredi dernier, la diplomatie russe a révélé la conclusion d’un accord entre la Russie et la Turquie pour entamer un dialogue politique libyen conformément aux résolutions de l’ONU et de la Conférence de Berlin. Des groupes de travail communs seront créés pour aboutir à un arrêt des hostilités en Libye et se concerter. Une première réunion est d’ailleurs prévue prochainement à Moscou. En attendant, Ankara et Moscou vont appeler les différentes parties pour prendre les mesures nécessaires à l’acheminement sécurisé des aides humanitaires pour tous les Libyens.

 

Un cauchemar grandeur nature pour les pays riverains

 

Et pour cause, la Libye commence à devenir un cauchemar réel pour l’Algérie, le Maroc et la Tunisie. Le Président tunisien a d’ailleurs fait une déclaration pleine de sous-entendus. Kaïss Saïed a déclaré que son pays n’acceptera pas l’existence sur son sol d’agents qui complotent avec l’étranger et préparent les conditions de sortie de la légalité. Ce pays maghrébin a subi de fortes pressions pour que son sol serve de base arrière pour les opérations de certaines parties dans ce conflit et a opposé un niet catégorique, qui lui a valu quelques tracas. Pendant ce temps, les Etats-Unis essaient d’éteindre les braises incandescentes du bourbier libyen. Donald Trump s’est entretenu dernièrement au téléphone avec le Prince héritier d’Abu Dhabi sur l’importance d’une baisse de la tension en Libye et la nécessité de sortir les forces étrangères du pays. Toujours dans le cadre du langage feutré des salons cossus des cercles diplomatiques, l’Egypte qui s’en va en guerre, et la Russie, ont réitéré qu’il n’y a aucun substitut aux négociations pour le règlement de la crise libyenne.

 

Hypocrisie diplomatique et doubles jeux

 

Le double jeu du Caire n’est pas passé comme une lettre à la poste à Tripoli. Le parlement libyen a qualifié la décision de son homologue égyptien de « menace directe d’usage de la force et une atteinte à la souveraineté libyenne », réfutant les allégations qui veulent faire de la Libye, une menace pour son voisin. Le parlement de Tripoli a soutenu que les ingérences égyptiennes ont contribué à l’atteinte de la souveraineté libyenne en visant son autorité légale. L’Allemagne, par la voix de son chef de la diplomatie, a aussi fortement critiqué la décision du Parlement égyptien en précisant que ce genre de décision comporte le danger de l’escalade.

 

Au-delà du factuel, quelle lecture faire du bourbier libyen à la lumière de ces développements saccadés ?

 

Sur le plan militaire, si l’armée égyptienne peut, grâce à ses capacités, repousser l’offensive turque, elle n’a pas les moyens de tenir dans une guerre d’usure ou de positions;

 

L’Egypte n’entrera pas en Libye à cause de la menace djihadiste

 

L’envoi de renforts militaires à la frontière libyenne par Abdelfattah Al-Sissi n’est que de la poudre aux yeux pour amener les Turcs à ne pas conquérir les champs pétroliers;

 

L’Egypte ferait une grave erreur stratégique si elle laissait son flanc Est dégarni, surtout après les dernières attaques meurtrières dans le Sinaï ou près de 20 soldats sont morts;

 

Le GNA ne compte pas se laisser faire, pas plus que les Turcs. Cependant, les deux parties essaient d’éviter la confrontation et se contentent de rouler des mécaniques;

 

Le retrait par Fathi Bachagha, ministre de l’Intérieur libyen, d’un tweet où il fustige la décision du Parlement égyptien la qualifiant de déclaration de guerre qui « viole les chartes de la Ligue arabe et de l’ONU », reflètent l’état de tension actuel. Retiré par la suite, cette affaire de tweet n’aura pas contribué à désenvenimer la situation davantage.

 

Une guerre par procuration qui n’a que trop duré

 

Toujours est-il que dans cette guerre par procuration entre deux axes, l’un composé de la Russie, de l’Egypte, des Emirats, le gouvernement de Tobrouk et de la France et l’autre de l’Italie, la Turquie, le Qatar et le gouvernement de Tripoli. Un proverbe tunisien illustre assez bien la situation actuelle en Libye : « une seule chèvre et mille bergers ». Et pour cause, les richesses du sous-sol libyen attisent les convoitises de plusieurs pays. Et pendant que ces derniers s’entre-déchirent pour décrocher la cagnotte, le peuple libyen paie la facture de leur cupidité.

 

 


 

 

Abdellah El Hattach est directeur de Global Impact, structure spécialisée en International Affairs et Intelligence, orientée géopolitique et décryptage de l’information sensible et complexe. Ancien journaliste dans des supports francophones et arabophones marocains, il a son actif de nombreux articles et analyses sur les questions géopolitiques, géostratégiques, de défense et de sécurité relevant des régions MENA, bassin méditerranéen et monde arabo-musulman. Il conseille plusieurs entreprises de premier plan au Maroc. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @aelhattach et @GlobalImpactIn2