L’indicateur d’attractivité d’Amadeus : un indicateur construit pour les africains et par les africains

Introduction

Le continent africain connaît depuis quelques années une performance économique remarquable. Le taux de croissance qui s’établissait à 3% en 2018 devrait atteindre selon les projections, 3,5% en 2019 (FMI, 2019). Cette performance est due aux richesses naturelles des pays africains mais, également, à l’adoption par les Etats de politiques favorables à l’incitation à investir. L’autre facteur qui pourrait expliquer cette performance remarquable, c’est la mondialisation qui met en compétition les économies du monde. Des pays tels que la Chine, l’Inde, le Brésil, la Russie, sont en compétition avec les autres pays industrialisés pour la conquête de marchés, de ressources naturelles et la recherche d’avantages compétitifs. Toutes les régions de la planète sont explorées pour une meilleure rentabilisation des investissements. La mondialisation a ainsi accéléré la mobilité des capitaux.

Se basant sur les effets positifs de l’afflux des capitaux internationaux dans l’émergence de certaines économies de l’Asie du Sud-Est, les pays africains prennent toutes les dispositions pour améliorer leur attractivité en vue de bénéficier des investissements Directs Etrangers, vecteurs de l’innovation technologique, pour soutenir leur croissance et amorcer leur transformation structurelle. Cette phase de transformation structurelle est nécessaire à l’atteinte de l’objectif de l’émergence que se fixent la plupart de ces pays dans leurs Plans de développement.Mais comment s’assurer que les politiques mises en œuvre par les pays africains accroissent l’incitation à investir et sont par conséquent susceptibles d’attirer les capitaux ? La réponse à cette question  nécessite la construction d’indicateurs permettant d’évaluer les progrès réalisés en la matière.

Si les Think Tank africains ont réalisé et continuent de réaliser des études utiles à l’éclairage des politiques publiques, force est de constater que très peu ont proposé des indicateurs reconnus comme de référence, utilisables à l’échelle internationale. Dans ce domaine, l’Afrique accuse encore du retard. La plupart des indicateurs étant élaborés par des centres de recherches, des Think Tank des pays développés et des organismes internationaux. Les Think Tank africains sont ainsi peu présents dans le cercle des concepteurs d’idées nouvelles, d’indicateurs et de modèles. Or, les Think Tank sont par définition des « réservoirs d’idées », des groupes de réflexion. Leur rôle devrait consister à :

  • Réaliser des études pour éclairer la prise de décision en matière économique et sociale,
  • Evaluer les politiques publiques,
  • Concevoir des indicateurs pour un meilleur suivi des politiques.

A l’instar de l’Observatoire pour l’Emergence en Afrique (OBEMA), Think Tank africain qui publie un indice de l’émergence qui permet de classer les pays africains, l’Institut Amadeus nous propose un indicateur d’attractivité.

Que recouvre le concept d’attractivité ? Pourquoi  est-il nécessaire pour un Think Tank Africain de s’inscrire dans la construction d’indicateurs ? Quelles similarités et quelles différences entre l’indicateur d’attractivité d’Amadeus et les indicateurs existants ?

 

Que recouvre le concept d’attractivité ?

L’attractivité n’est pas un concept nouveau mais son intérêt à pris de l’ampleur à partir des années 2000 (Gomez, 2011) avec notamment l’évolution de la nouvelle économie géographique dans les années 90 (Coeuré et Rabaud, 2003). L’attractivité est devenue un critère important du dynamisme des économies. Elle peut être définie comme les caractéristiques d’un territoire favorables à l’accueil des investissements et de la main d’œuvre qualifiée. Business France (2017) la définit comme «  la capacité à attirer les activités nouvelles et les facteurs de production ».

Roy et Ottaviani (2011) font une revue des indices et indicateurs d’attractivité. Parmi ces indicateurs on peut citer entre autres: l’indice d’attractivité du territoire construit par des organismes Français (Les Conseillers du Commerce Extérieur de la France), l’indice doing Business de la Banque Mondiale, le baromètre de l’attractivité de Ernst and Young,  l’indice d’attractivité des talents de l’OCDE, le tableau de bord de l’attractivité élaboré par Business France, l’indice de performance des IDE construit par la CNUCED, l’Indice de compétitivité mondiale (IMD) de Lausanne, l’indice de compétitivité mondiale de World Economic outlook, etc.

La plupart de ces indicateurs ont recours à des critères liés à la fiscalité, à la taille du marché, aux infrastructures, à la qualité de la vie et à la qualité de la main d’œuvre.

Par exemple, le tableau de bord de l’attractivité considère les critères suivants :

  • La taille du marché,
  • Le capital humain,
  • La recherche, l’innovation,
  • Les infrastructures,
  • L’environnement administratif et financier,
  • Le coût du travail et du capital,
  • La qualité de la vie.

L’indicateur d’attractivité des talents analyse la capacité à accueillir des travailleurs hautement qualifiés, des étudiants, des entrepreneurs. Il recouvre sept(7) dimensions :

  • La qualité des opportunités,
  • Le niveau des revenus et des impôts,
  • Les perspectives d’avenir,
  • Les conditions offertes aux familles,
  • Le paysage des compétences,
  • La cohésion sociale,
  • La qualité de vie.

L’indice de World Economic Forum retient les critères suivants :

  • les institutions,
  • les infrastructures,
  • l’environnement macroéconomique,
  • le niveau d’éducation,
  • l’efficience du marché,
  • la flexibilité et l’efficience du marché du travail,
  • le développement des marchés financiers,
  • l’effort technologique,
  • la taille du marché,
  • et l’innovation.

L’indice de Globalisation d’AT Kearney  s’appuie sur :

  • le degré d’intégration économique,
  • de connectivité technologique,
  • sur le degré de stabilité politique du pays et sur les contacts personnels.

Pourquoi est-il nécessaire pour un Think Tank Africain de s’inscrire dans la construction d’indicateurs ?

L’Afrique a pris l’habitude de « consommer » les concepts et méthodologie découverts par les chercheurs des pays industrialisés et par les organismes internationaux. Or, l’indépendance de l’Afrique passe aussi par sa capacité à découvrir par elle-même et pour elle-même des concepts et indicateurs répondants aux préoccupations sociales des africains. De plus, l’Afrique doit aussi apporter sa contribution à la construction et au développement du savoir dans le monde. Ce serait incompréhensible de constater que les investissements dans l’éducation et la formation consentis par les les communautés et les Etats africains depuis plusieurs décennies ne permettent pas en ce 21ème siècle aux africains de se faire remarquer comme des contributeurs au développement du savoir dans le monde.

L’initiative du Think Tank Amadeus s’inscrit à notre avis dans cette quête de contribution et de  démonstration de la capacité des structures du continent africain à rivaliser avec celles des autres continents pour accélérer le développement de l’économie du savoir.

Par ailleurs, il est intéressant qu’à l’instar des pays développés tels que la France, la Suisse, et plus généralement ceux de l’OCDE qui construisent et suivent l’évolution des indicateurs d’attractivité de leur territoire, que l’Afrique en fasse autant.

La construction d’un indicateur d’attractivité est par conséquent tout à l’honneur du Think Tank marocain Amadeus.

 

L’indicateur d’attractivité d’Amadeus et les indicateurs existants : similarités et différences

L’indice d’attractivité d’Amadeus a pour objectif de mieux appréhender les opportunités offertes par le marché africain. Cet indicateur produit un indice qui permet de classer les pays sur une échelle allant de 0  à 1. Il s’appuie sur les critères ci-après :

  • La dynamique du marché (PIB et taux de croissance du PIB),
  • Les opportunités de développement géographique offertes par l’économie (démographie, population vivant en milieu urbain, pouvoir d’achat),
  • Dynamique macro-économique (climat des affaires, compétitivité globale, stabilité politique),
  • Les compétences humaines mobilisables (taux d’alphabétisation, taux brut de scolarisation au primaire et au secondaire).

Ces critères recoupent l’essentiel de ceux qui sont pris en compte dans le calcul des indicateurs d’attractivité.

0,31

L’observation du classement de 2014 des pays africains à partir de  l’indice Amadeus met dans le Top 10 des pays les plus attractifs : l’Afrique du Sud, le  Nigeria, le Botswana, l’Egypte, le Maroc, le Ghana, le Rwanda, la Namibie, le Kenya, Maurice.

A quelques différences près, ces pays se retrouvent dans le top 10 des autres classements. Ce qui paraît cohérent. Toutefois, l’indicateur pourrait être plus attrayant si certaines améliorations étaient apportées au niveau des critères du capital humain, de la qualité de la vie,  de la dynamique économique, des opportunités de développement.

S’agissant du capital humain, il semble que l’indice d’attractivité d’Amadeus ne met pas l’accent sur la qualité du capital humain qui est un élément important de l’attractivité. Il s’agit ici d’apprécier la capacité des ressources humaines à assimiler les technologies. L’indice Amadeus ne prend en compte que le taux d’alphabétisation, et les niveaux d’instruction au primaire et au secondaire. Se limiter à ces niveaux de compétences ne permet pas de refléter la qualité des ressources humaines car ces niveaux correspondent à la main d’œuvre non qualifiée. Il aurait fallu aller plus loin en prenant en compte les inscrits dans le supérieur, dans la formation technique voire les inscrits dans les filières scientifiques et techniques.

S’agissant des opportunités de développement, un autre élément aurait permis de mieux affiner l’indice à savoir le poids de la classe moyenne dans la population. En effet, il se pourrait que le dynamisme économique et l’attractivité de certains pays s’explique en partie par l’importance de la classe moyenne qui est un indicateur incitatif à l’investissement.

Il reste en outre, la prise en compte de la qualité de vie pour aller au-delà de la conception plutôt économique de l’attractivité. Enfin, à moins que les infrastructures soient considérées dans le critère relatif au climat des affaires, on observe que ce critère n’est pas mis en exergue.

 

Conclusion

La création d’un indicateur d’attractivité par un Think Tank africain est une initiative à saluer et à imiter. Même s’il doit être amélioré, cet indicateur construit par des africains est pertinent et permet à l’aide de critères cohérents, un classement tout aussi cohérent des pays selon leur dynamisme économique. Il mérite d’être promu par les autres Think Tank en tant que baromètre de la performance de nos économies. Ces Think Tank africains devraient également contribuer à son amélioration pour en faire un instrument de référence dans le monde.

A travers l’indice d’attractivité d’Amadeus, l’Afrique démontre sa capacité à contribuer au développement du savoir dans le monde.

 

Coffie Francis José N’GUESSAN

Directeur adjoint Chargé de la Recherche du Centre Ivoirien de Recherches Economiques et Sociales (CIRES)

 


Références

Business France (2017) Tableau de bord de l’attractivité 2017.

Coeuré, B. et Rabaud, I. (2003), « Attractivité de la France : Analyse, Perception et Mesure », Economie et Statistiques, No.363-3634-365, pp. 97-127.

Fonds Monétaire International (FMI) (2019) Perspectives économiques Régionale, Afrique Subsaharienne : Reprise dans un contexte de grande incertitudes,  Etudes Economiques et Financières, Avril 2019, FMI Washington D.C.

Gomez, N., L (2011). Attractivité et identité, liens et enjeux dans la construction d’une métropole :le cas de Mexico (1977–2007) à travers trois exemples de projets d’aménagement. Architecture, aménagement de l’espace. Université Paris-Est, 2010.

Institut Amadeus (2014), Le nouveau Rêve africain Etat des lieux des économies africaines in Le Maroc et l’Afrique  Pour une mobilisation Nationale d’Envergure, Ouvrage collectif réalisé par les équipes de l’Institut Amadeus sous la direction de Brahim FASSI FIHRI.

Le Roy, A et Ottaviani, F (2011). Développer de nouveaux indicateurs de richesse afin de repenser l’attractivité territoriale ?Colloque interdisciplinaire Aménagement – Économie – Droit – Géographie – Sociologie – Statistiques ”Territoires, emploi et politiques publiques”, Université de Metz, Jun 2011, Metz, France.