L’UNION POUR LA MÉDITERRANÉE 10 ans après, quel bilan ?

Alors que la Méditerranée a bénéficié d’un nombre considérable d’initiatives, elle demeure aujourd’hui l’un des « espaces les plus conflictuels et les moins intégrés au monde ». En effet, cette région vue par la plupart comme une bombe à retardement, représente en 2018 « un tiers du trafic maritime mondial, 1.800 candidats à l’immigration morts en mer (soit 62% du total des décès similaires dans le monde), 27.000 arrivées de migrants en Espagne, 26.000 en Grèce et 19.000 en Italie » [1]. L’Union pour la Méditerranée, institution la plus pertinente et la plus à même de favoriser la sortie de crise de la région a fêté ses dix ans cette année. Quel bilan faire de cette institution 23 ans après l’échec du Processus de Barcelone ?

Créée sous la présidence française de l’Union européenne en 2008, l’Union pour la Méditerranée s’inscrit dans la continuité du Processus de Barcelone initié en 1995 et représentait une occasion de relancer l’intégration euro-méditerranéenne. L’UpM a été donc créée dans le but de construire « un espace de paix et de stabilité sur les deux rives de la Méditerranée »[2] et s’est fixée comme objectifs notamment :

  • La dépollution de la Méditerranée ;
  • La protection civile ;
  • La promotion d’énergies alternatives et le Plan Solaire Méditerranéen ;
  • La création d’une université euro-méditerranéenne ;
  • Et des initiatives en faveur de l’intégration économique.

Très vite, les annulations et les reports successifs du 2e Sommet des chefs d’États laissaient d’ores et déjà penser que l’UpM était vouée à l’échec. Et pour cause, cette institution a vu le jour dans un contexte géopolitique peu favorable : instabilité des régimes autoritaires, révoltes arabes, gèle de l’Union du Maghreb Arabe, conflit israélo-palestinien. L’UpM souffre alors des clivages et des tensions qui animent la région et assiste à l’intérêt grandissant de l’Union européenne pour l’Est. Un intérêt notamment visible par les élargissements successifs et la création du Partenariat Oriental en 2009 dans le cadre de la Politique Européenne de Voisinage, qui vise à contrebalancer les politiques de coopération euro-méditerranéennes.

10 ANS APRÈS, OÙ EN EST L’UpM ?

Malgré les échecs et les difficultés connues par l’UpM, l’arrivée du nouveau Secrétaire Général en 2012 a suscité l’espoir d’une redynamisation de l’institution. L’UpM passe effectivement d’un projet de l’union à l’union des projets avec près d’une cinquantaine de projets labellisés en quelques années.

Figure 1 : Projets à impact régional, UpM [3]

De l’usine de dessalement de Gaza en passant par la création des Universités euro-méditerranéenne au Maroc et en Slovénie, elle adopte alors l’approche de la stabilité et de la sécurité par le développement et l’économie. Ainsi, elle se voudrait être un instrument complémentaire aux politiques bilatérales de la Politique Européenne de Voisinage avec le Sud.

Néanmoins, son impact sur la région est difficilement mesurable. Si les projets labellisés se multiplient, nombreux se demandent combien ont vu le jour et combien ont eu un impact réel en faveur de la paix et de la stabilité.

Par ailleurs, la crise migratoire a mené à une prise de conscience et à une multiplication des initiatives plaçant la Méditerranée au cœur de toutes les stratégies. Le Président français Emmanuel Macron parlait en 2017 d’« une vision peut-être trop large de la Méditerranée » qui se serait aventurée sur des « conflits qui nous dépassaient où nous arrêtaient ». Cette déclaration fait notamment écho à sa volonté d’approfondir davantage les relations de l’Europe avec les pays du Maghreb dans le cadre euro-méditerranéen. D’ailleurs, plusieurs initiatives ont été mises en place en ce sens, comme le partenariat avec le Centre Méditerranéen pour l’Intégration ou encore l’organisation d’un Sommet des deux rives à Marseille en 2019. « Dix ans après l’Union pour la Méditerranée, il nous faut retrouver le fil d’une politique méditerranéenne », a-t-il déclaré. Le sommet a pour objectifs de parler de la jeunesse, de la mobilité, des échanges universitaires et de l’énergie entre les deux rives de la Méditerranée, et ce, en présence de la société civile.

L’UpM FACE À UN BLOCAGE MAJEUR

Si les actions à destination de la jeunesse et de l’économie sont nombreuses, le blocage politique perdure. Depuis son lancement, l’UpM ne parvient pas à résoudre la double équation diplomatique et économique. Que ce soit sur les réformes internes ou les conflits interminables, l’institution éprouve des difficultés à dépasser le simple aspect technique. Le Ministre des Affaires Étrangères et de la Coopération du Royaume du Maroc, Nasser Bourita, parle alors de réformes internes qui sont nécessaires, « pour libérer le potentiel socio-économique et asseoir un modèle politique stable » et évoque une « Méditerranée des projets qui perd du terrain, face à des enjeux paradigmatiques qui se posent ».

Les MEDays 2018 ont d’ailleurs permis de rappeler que la stabilité en Méditerranée est largement tributaire du conflit israélo-palestinien en plus des différentes tensions que connaissent les pays de la rive Sud et dans le continent africain. Outre le fait que l’UE soit l’un des donateurs les plus importants en faveur de la Palestine, elle demeure passive sur la question de résolution du conflit. Une passivité que l’UpM justifie par sa non vocation à résoudre les problèmes politiques mais plutôt les causes de celles-ci. Mais sans une réelle implication de l’UpM dans la résolution du conflit israélo-palestinien, la Méditerranée continuera d’être témoin d’un échec.

Saeb Errakat, Négociateur en Chef de l’Organisation de la Palestine Libre

 

Saeb-Errakat Instiut AMADEUS

«Nous avons besoin de l’aide de l’UE, non pas pour y adhérer, mais parce que nous avons un intérêt commun. Nous ne pouvons pas mettre fin au terrorisme sans résoudre la question palestinienne»

 

Côté Sud, l’initiative de Sa Majesté le Roi Mohammed VI à engager un dialogue « direct et franc avec l’Algérie sœur, afin que soient dépassés les différends conjoncturels et objectifs qui entravent le développement de nos relations » représente une réelle opportunité pour dépasser les tensions au sein du Maghreb. La tenue du 7ème sommet de l’UMA en 2019 pourrait être alors l’occasion de créer un nouvel élan pour la région. Un acte largement salué par les intervenants lors de la 11ème édition des MEDays dont Saeb Errakat qui voit en cette « main tendue » une occasion de résoudre à terme, le conflit israélo-palestinien.

VERS UN CHANGEMENT DE PARADIGME ?

Assia Bensalah Alaoui, Ambassadeur itinérant de Sa Majesté le Roi Mohammed VI

 

Assia-Bensalah-Alaoui Instiut AMADEUS

«La question à se poser est plutôt comment entrer dans l’utopie ? L’Europe et la Méditerranée sont en panne d’utopie et d’un vrai projet commun mobilisateur».

 

La situation et l’avenir de la Méditerranée sont également dépendants des difficultés et des blocages que connaît la politique étrangère européenne. Les fractures qui s’accentuent avec la montée des populismes et le Brexit laissent peu de temps et d’efforts à consacrer à la politique extérieure. La division entre des pays qui souhaitent davantage s’investir dans le Sud, et privilégier l’ouverture des frontières et d’autres qui privilégient le repli sur soi et l’Europe forteresse renforcent les barrières à une stratégie cohérente.

Le renouvellement des Institutions sera déterminant et rendra peut-être plus pertinent un cadre restreint de cette coopération. Par ailleurs, Yves Leterme, ancien Premier ministre de la Belgique, a souligné durant les MEDays 2018 qu’il n’existe pas une seule Méditerranée, mais plusieurs. Une Méditerranée atlantique, occidentale, orientale et adriatique. Chacune ayant des problématiques et des attentes différentes, elles ne peuvent donc être approchées de la même façon. Ainsi, l’approche d’un partenariat à géométrie variable devrait être privilégiée.

En conclusion, le bilan demeure mitigé. Alors que le destin de l’Europe dépend largement du continent Africain et de l’espace méditerranéen, celle-ci ne parvient pas à dépasser les blocages politiques. Quant aux pays de la rive sud, l’urgence de réformes internes se fait sentir. L’UpM, trop concentrée sur le dialogue politique d’égal à égal, en a négligé les réformes nationales. Néanmoins, nous ne pouvons négliger les apports de l’Institution qui revient de loin, « la communication conjointe » de 2015 parle d’une Institution qui s’est révélée précieuse pour la tenue des discussions politiques et économiques. Des participants consultés avaient recommandé d’approfondir cette coopération et l’UE s’est également engagée à accorder la priorité à l’Union pour la Méditerranée, « chaque fois que les conditions s’y prêteront, dans le cadre de ses efforts de coopération régionale. »

Enfin, la place de la société civile est essentielle dans ce partenariat. À ce titre, le Forum MEDays a préconisé la mise en place d’un Livre Blanc qui recense les principales préoccupations de la société civile et qui serait présenté lors d’un Sommet.


[1] Federica Mogherini, 2e Forum régional de l’UpM

[2] Nasser Bourita, 3e Forum régional de l’UpM

[3] Figure 1, Projets à impact régional

Disponible sur : https://ufmsecretariat.org/

[4] Communication conjointe au Parlement Européen, CESE et au Comité des Régions, 2015.

Disponible sur : https://www.senat.fr/europe/textes_europeens/ue0114.pdf

 

Mariam MAAZOUZ
Analyste & Projects Manager
Institut Amadeus