Mme Isabelle Werenfels

 

Alors que le président Sarkozy et la chancelière Merkel étudient les modalités d’une réanimation la politique méditerranéenne de l’UE, le Dr. Werenfels revient pour nous sur la manière dont l’Allemagne et les allemands perçoivent leurs intérêts au Maghreb.

Malgré sa forte position commerciale, les liens économiques et politiques de l’Allemagne avec la région Maghreb ne sont pas établis d’aussi longue date que ceux de la France, de l’Espagne, ou de l’Italie voisines. Pour des raisons à la fois historiques et de politique intérieure, l’Allemagne s’est opposée aux interventions en Iraq et en Libye.

Malgré cela, l’Allemagne ne veut pas être marginalisée dans la politique de voisinage de l’UE au Maghreb ; l’Allemagne garde un rôle central dans les processus de décision de la coopération avancée entre l’Europe et les pays arabes.

Pas à pas, l’Allemagne défini ses relations extérieures autour de relations commerciales étroites et d’un soutien aux transformations démocratiques.

Quelle est la spécificité de l’approche allemande dans la construction de la politique de voisinage de l’Union européenne ?

Au sein de l’Union européenne, l’Allemagne a depuis longtemps mis l’accent sur les évolutions normatives – à commencer par les droits de l’homme et les réformes politiques -, beaucoup plus que les pays riverains de la méditerranée et notamment la France. Les pays européens riverains de la Méditerranée ont toujours été plus timorés sur ces sujets, en faisant passer les impératifs de préservation des libertés civiles après la stabilité régionale et les intérêts commerciaux.

A l’instar des pays scandinaves, l’Allemagne a insisté pour donner plus d’importance aux réformes politiques et à la construction de l’Etat de droit dans la coopération euro-méditerranéenne. D’ailleurs le concept de « partenariat transformationnel », qui guide aujourd’hui les nouvelles politiques européennes dans la région, a été forgé en Allemagne.


Comment l’opinion publique allemande perçoit-elle les Etats d’Afrique du Nord ?

Pour faire simple, les deux stéréotypes que les Allemands associent le plus à la région sont le tourisme et l’immigration illégale. Beaucoup d’Allemands ont déjà passé des vacances en Egypte, en Tunisie ou au Maroc. Ils ont également été exposés aux images des migrants d’Afrique du Nord qui essaient de rejoindre l’Europe par tous les moyens. Plus récemment, la peur du terrorisme a aussi émergé comme un prisme à travers lequel la région est perçue. Malheureusement, peu d’Allemands connaissent vraiment bien les réalités de cette partie du monde et l’impression dominante est celle de sociétés arriérées d’où peuvent provenir de nombreuses menaces.

Maintenant, depuis le début du “Printemps Arabe”, cette image a profondément changé. Les téléspectateurs allemands ont découvert une jeune génération avide de liberté, connectée aux réseaux sociaux et à l’aise en anglais comme en français ; ils ont soudainement ouvert les yeux. Pour la première fois, les nord africains ne sont plus seulement perçus comme des demandeurs d’asile mais comme des êtres humains avec les mêmes aspirations que nous. Les manifestants de la place Tahrir ou ceux de l’avenue Bourguiba étaient jeunes et éduqués et ressemblaient beaucoup aux jeunes Européens.

Je crois que la presse allemande doit également être particulièrement louée pour cette évolution positive. Elle a suivi les développements politiques avec enthousiasme et a su s’adresser à un large public de manière didactique, sans exagérer le rôle ou de la peur des Islamistes. Les reportages ont fait un distinguo très clair entre l’islam politique tel que l’incarne, par exemple, un groupe comme les Frères Musulmans, d’avec le terrorisme. Dans le passé, cela n’avait pas été toujours le cas.

Comment définiriez-vous les intérêts de l’Allemagne au Maghreb?

De manière générale, le fil conducteur des intérêts allemands au Maghreb a été avant tout l’idée de préservation de la stabilité régionale. En effet, l’intégration et l’expansion de l’Union européenne a bouleversé la manière par laquelle nous appréhendons notre environnement immédiat et notre voisinage et de manière générale a favorisé cette approche politique prudente. L’Allemagne est désormais concernée au premier chef par ce qui se passe sur n’importe laquelle des frontières européennes depuis que nous avons mis en place les accords de libre circulation des personnes (accords Schengen) et depuis que nous avons adopté la monnaie commune.

L’Europe a réussi à sécuriser ses frontières sur plusieurs fronts : à l’Est en intégrant douze nouveaux membres et en normalisant ses relations avec la Russie ; au Sud-est, elle a entretenu une relation de coopération très forte avec la Turquie et a soutenu financièrement les pays des Balkans.

Mais à sa frontière Sud, l’Europe fait face à un nombre très importants de challenges, qui représentent tout à la fois des menaces (instabilité politique, immigration, terrorisme…) et des opportunités (marchés nord africains, capital humain, construction d’un espace social et culturel méditerranéen). Depuis 1995, elle s’est essayée à concilier ces exigences divergentes à travers le processus de Barcelone.

Si nous considérons plus spécifiquement les intérêts allemands dans la région, je dirais que les plus déterminants sont la sécurité de l’approvisionnement énergétique, l’immigration et les intérêts commerciaux qui ont constamment joué un rôle important dans l’approche de la diplomatie allemande au Maghreb.

La coopération énergétique notamment, présente un grand intérêt, tant pour l’Allemagne que le Maghreb. L’Allemagne a en effet besoin de diversifier ses sources d’approvisionnement, pour être notamment moins dépendante de la Russie. Elle a développé une palette impressionnante de solutions techniques pour utiliser les énergies solaire et éolienne. Toutefois sa géographie ne lui permet d’en tirer le meilleur parti sur son sol.

Les pays maghrébins de leur côté, connaissent un essor rapide de leur demande d’électricité pour satisfaire les besoins de leur urbanisation rapide. S’ils ne disposent pas des technologies pour les exploiter, ils ont des ressources naturelles en abondance –vent et soleil- qui leur permettraient de produire de l’énergie renouvelable en grande quantité et devenir l’un des plus gros fournisseurs de l’Europe en énergie.

Par rapport aux migrations, l’Allemagne a deux types de préoccupations; la première est liée au vieillissement accéléré de sa population, qui pourrait se réduire de 10 millions de personnes d’ici à 2050. Cette diminution de la population engendrerait des conséquences catastrophiques sur son économie et ses comptes sociaux.

Dans les sociétés du Sud de la Méditerranée, les jeunes représentent une écrasante majorité qui d’ailleurs lutte pour trouver un emploi. Ils sont une ressource largement sous-utilisée, alors que nous, en Allemagne, aurons besoin de combler un manque de main d’œuvre dans les années à venir. Très bientôt, l’Allemagne devra légiférer sur les migrations pour permettre d’attirer légalement une main d’œuvre immigrée qui sera devenue nécessaire. Très peu de personnes en Allemagne perçoivent avec assez d’acuité que nous pouvons nous tourner vers le Sud de la Méditerranée pour résoudre notre problème démographique.

En même temps, il faut constater que l’Allemagne n’est pas exempte des questionnements identitaires qui se posent dans l’ensemble de l’Europe. Les Allemands ont exprimé leurs craintes lorsque l’Europe s’est ouverte à l’Est. Quand les pays à bas salaires comme la Roumanie et la Bulgarie ont rejoint l’Union, l’inquiétude du dumping social et de la concurrence de cette main d’œuvre qui pourrait casser les prix sur le marché de l’emploi a été forte. Ces considérations sont aussi extrêmement présentes vis-à-vis de l’immigration Nord africaine, qu’elle soit légale ou illégale.

“Une alliance diplomatique à deux visages (Union européenne et Turquie) pourrait être une option intéressante pour relayer la politique européenne dans les pays du Maghreb.”

Quel serait le meilleur cadre multilatéral afin de faire avancer les intérêts allemands ?

En parlant du cadre multilatéral, il faut d’abord dire qu’il y  a eu un échec collectif du côté européen sur la coopération avec le Maghreb. Un nouveau consensus qui dépasse les frontières européennes a émergé ; sous sommes d’accord avec les Américains sur l’idée que la stabilité ne peut être préservée qu’à travers la démocratie et la prospérité économique. De manière paradoxale, c’est également l’idée qu’il y avait derrière le processus de Barcelone mais nous n’en sommes pas allés au bout. Aujourd’hui, les décideurs politiques dans les pays occidentaux reviennent à cette idée que les régimes autoritaires ne peuvent être des garants de stabilité dans le long terme.

Jusqu’ici, quelques pays -dont la France- pensaient que cette stabilité pouvait être préservée en soutenant les régimes autoritaires du Sud de la Méditerranée. Il est vrai que Kadhafi, Ben Ali, Moubarak, ou même Bouteflika et le Roi Mohammed VI, étaient avant tout perçus comme des remparts contre l’islamisme et des digues face aux phénomènes migratoires. Il y a aussi le fait que les anciennes puissances coloniales avaient tendance à considérer la région comme leur arrière-cour et a maintenir des relations sur des bases uniquement bilatérales. L’Histoire leur a donné tort.

Je ne dis pas que l’Allemagne n’a pas fait elle-même des erreurs. Mais au moins ne s’est elle jamais compromise avec des régimes autoritaires. Par exemple Kadhafi n’a jamais été invité à planter sa tente devant le Reichstag.  Cela n’exempte pas l’Allemagne d’une part de responsabilité dans l’échec collectif, essentiellement parce qu’elle n’a jamais critiqué publiquement les politiques répressives de ces régimes. En définitive, elle a préféré se cacher derrière une politique communautaire timorée.

Espérons que les nouvelles politiques envers le Maghreb auront une approche plus cohérente, notamment dans l’orientation démocratique qu’elles porteront. Pourtant, les chances que l’Europe arrive progressivement à un tel consensus ne sont pas très bonnes en ce moment. Tout d’abord parce que les Etats membres ont une tendance à agir en ordre dispersé lorsque cela concerne la politique étrangère. Si nous prenons l’exemple de la gestion migratoire et du contrôle des frontières, la politique qui a été menée est celle d’une renationalisation de la politique  étrangère et de la politique de sécurité.

De plus, les Etats qui étaient traditionnellement les plus enthousiastes en faveur d’une coopération euro méditerranéenne renforcée, comme l’Espagne ou l’Italie, font face à d’énormes difficultés intérieures, tant d’ordre politique qu’économique. Cela les empêche d’agir en leader dans la politique extérieure. Pour l’Allemagne, cela signifie également qu’il y une fenêtre d’opportunité. Elle est en bien meilleure santé économique et politique ; c’est pour cette raison qu’elle pourrait devenir un acteur plus central et, même, faire l’agenda dans la coopération euro-méditerranéenne. Certaines puissances régionales, comme la Turquie, pourraient même être plus étroitement associées pour bâtir une approche concertée des relations avec l’Afrique du Nord. Une alliance bicéphale entre l’Union européenne et la Turquie serait une option intéressante et aurait le mérite d’être perçue comme moins arrogante provenant de l’Union européenne. En effet la Turquie assume un rôle croissant dans la région en tant qu’intermédiaire ; elle a par exemple, tenté de jouer un rôle dans les négociations avec l’Iran et joué un rôle assez important dans les négociations au Moyen Orient.

Le Maghreb de son côté, observe le modèle turc avec beaucoup d’intérêt, particulièrement en ce qui concerne les relations entre l’armée et le monde politique. Le fait que la Turquie soit gouvernée avec autant de succès par un parti islamiste depuis une décennie sans qu’il n’ait jamais tenté de changer le caractère laïc de l’Etat en fait un exemple pour un pays comme la Tunisie qui a un parti islamiste modéré (Ennahda) mais néanmoins puissant. L’AKP peut être un modèle pour Ennahda; de ce fait la Turquie pourrait être une inspiration pour les pays du Maghreb en transition.

L’Allemagne, elle, favorise généralement les approches multilatérales dans la région. Mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle abandonnera sa diplomatie bilatérale. Le bilatéral joue un rôle prédominant quand il s’agit des intérêts commerciaux ou quand la politique communautaire n’est pas assez forte, ce qui le cas en matière de sécurité énergétique.


Vu du Maroc, on a pourtant eu l’impression que l’Allemagne a essayé de ralentir l’Union pour la Méditerranée. Quelle est la réponse allemande à cette allégation?

Je voudrais déconstruire ce mythe; et pour cela, je voudrais d’abord revenir à l’origine du projet d’Union pour la Méditerranée.

Selon le plan initial de la France, l’Union pour la Méditerranée ne devait inclure qu’exclusivement les pays européens riverains de la Méditerranée. Mais l’Allemagne était d’avis que la politique extérieure et la politique de sécurité ne pouvaient être fragmentées. L’UpM, telle que conçue à l’origine, aurait pu considérablement affaiblir la politique extérieure commune de l’Union européenne. Les pays de l’Est ou du Nord de l’Europe auraient à leur tour constitué des initiatives régionales avec les pays du voisinage. Le fait que l’UpM ait été reformulé dans un cadre plus large incluant les 27 pays membres de l’UE doit être mis au crédit de l’Allemagne. Après des mois de tensions avec Paris pour arriver à ce résultat, Berlin a alors toujours été un soutien actif à l’initiative.

“Il faut réfléchir sur les contenus plutôt que sur les structures ou les noms. De nombreux projets de l’UpM valent le coup d’être poursuivis et certains sont d’ailleurs sur les rails.”

 Quel est le rôle que l’Allemagne souhaite faire jouer à l’UpM dans ce contexte?

Je crois personnellement que la façon dont a été conçue l’UpM est imparfaite. Il s’agit d’une initiative de nature technique plutôt que politique. Le grand dessein en est la modernisation plutôt que les réformes politiques ; l’UpM écarte de facto des sujets comme les droits humains. La société civile n’y joue aucun rôle ; l’UpM n’implique que les gouvernements, un peu les milieux économiques et jamais la population.

A force de vouloir en faire un grand dessein englobant le Moyen Orient, l’UpM a d’ailleurs été victime, à l’instar processus de Barcelone, d’une paralysie due au conflit du Moyen Orient. L’impact de ce conflit a sans doute même été décisif sur le sort de l’UpM, car les nominations et les statuts du secrétariat requièrent un consensus diplomatique. Aujourd’hui n’en reste qu’une institution paralysée et discréditée, sans secrétaire général. La présidence égyptienne a expiré sans perspective d’un consensus à court terme au Sud pour lui trouver un successeur. A cause des troubles dans la région, l’UpM est reléguée au second plan.

Mon impression est qu’il y a désormais une réflexion plus grande sur les contenus plutôt que sur les noms ou les structures parmi les diplomates allemands. Par cela, je veux dire qu’à l’évidence, de nombreux projets de l’UpM vont être poursuivis et certains avancent concrètement comme celui d’exporter en Europe de l’énergie solaire produite en Afrique. Ce projet est soutenu par le consortium industriel Desertec et les décideurs européens. Cela ne veut pas dire pour autant que l’Allemagne ne soutiendra pas une tentative pour ressusciter un cadre institutionnel pour la Méditerranée.

Le fait que le prochain Secrétaire général sera probablement le diplomate marocain Yousef Amrani signifie d’ailleurs que le centre de gravité de l’UpM se déplace désormais vers l’Ouest de la Méditerranée. On recentre l’institution vers un environnement politique plus apaisé, en comparaison au Moyen Orient, d’autant plus que les frontières entre le Maroc et l’Algérie pourraient rouvrir avant la fin de l’année. Pour autant je ne pense pas que l’Allemagne déplacera de manière décisive son centre d’attention vers le Maghreb, même si il est possible que l’Europe dans son ensemble le fasse.

Quelle est l’offre formulée envers les pays du Sud de la Méditerranée?

Comme je le disais, l’Allemagne a adopté une démarche très pragmatique envers le Maghreb. Elle sait, à l’instar de l’Europe, que bâtir un cadre inclusif pour les relations UE-Maghreb dans leur ensemble sera très probablement très difficile au regard des différences fortes entre pays maghrébins.

Du point de vue du développement, un pays comme la Libye n’a absolument rien en commun avec la Tunisie, qui elle même fait face à des défis de nature très différente  de ceux du Maroc. Les dynamiques des réformes sont elles mêmes divergentes : au point mort en Algérie, elles sont en gestation au Maroc et plein boom en Tunisie. Tout cela signifie qu’à court terme, l’intégration maghrébine restera probablement une utopie, même si je gage que dans le long terme, elle ne manquera pas de s’installer.

Par conséquent, la ligne directrice qui doit guider l’action européenne doit tenir compte du fait qu’il n’y aura pas de sitôt un cadre régional fonctionnel au Maghreb ou en Afrique du Nord. C’est cela qui l’empêchera d’avoir une approche globale de bloc régional à bloc régional. A partir de ce constat, les réalistes en Europe estiment que les avancées en termes de coopération se feront plutôt  à travers une approche multi-bilatérale. Ce dont cette approche a besoin, c’est d’une palette de principes directeurs -un peu à l’image du statut avancé- qui permettent également, petit à petit, une participation des pays du Sud de la Méditerranée aux affaires européennes.

Enfin pour ce qui est de soutenir les transitions démocratiques, il faut souligner que les institutions gouvernementales qui seront issues de ces révolutions feront face à d’énormes problèmes socio-économiques, pires que ceux qui ont provoqué les chutes des précédents régimes autoritaires. Ils devront avant toute chose trouver les moyens de créer des emplois pour des millions de jeunes au chômage. Sans aide extérieure, ces gouvernements échoueront et cela mettra en danger toute idée de transition démocratique dans la région.

Dans l’approche à adopter, il y a également un dilemme pour les Occidentaux. L’expérience [ndlr. l’intervention en Irak en 2003] a montré qu’une démocratie ne peut être imposée au sein du monde arabe par une puissance extérieure de manière unilatérale. D’un autre côté, il est de notre responsabilité d’accompagner ces transitions démocratiques en renforçant les capacités de ces pays. Notre assistance à l’organisation d’élections libres et transparentes, à l’entrainement des forces de l’ordre, à la réforme de la justice ou à l’amélioration de la gouvernance seront sans doute utiles. Nous devons courir le risque d’être caricaturés comme des donneurs de « leçons ». Je crois même que nous devons conditionner notre aide aux progrès démocratiques, mais cette politique ne peut avoir de sens que si  nous ouvrons beaucoup plus l’Europe au Maghreb.

Pour cela deux lignes doivent guider l’action européenne :

Premièrement, ouvrir les marchés européens, notamment aux produits agricoles d’Afrique du Nord, serait un premier pas pour aider ces pays à diversifier leurs exportations ; en effet renforcer les capacités économiques de ces démocraties naissantes devrait permettre de les consolider. C’est donc une priorité que de lever les barrières tarifaires et non tarifaires pour permettre à leurs produits textiles et agricoles d’entrer sur le marché européen.

Deuxièmement, nous devons concevoir, dans une certaine mesure, une liberté de circulation des personnes. Il existe des propositions qui pourraient prendre la forme d’un « pacte pour l’emploi » qui consisterait à permettre à quelques 30 000 jeunes ingénieurs par an de venir travailler en Europe pour une  expérience d’emploi de trois à cinq années. Ils bénéficieraient également d’une aide ou incitation au retour pour s’établir en rentrant dans leurs pays d’origine. Nous devons en effet penser à une migration circulaire. De ce point de vue, il parait clair que celle-ci sera plus facile à mettre en œuvre dans des pays comme l’Allemagne, qui ont un taux de chômage plus bas, que dans certains pays européens qui n’ont pas cette chance. Mais nous, Européens, devons garder à l’esprit qu’empêcher les personnes de circuler librement ne fait qu’alimenter un ressentiment envers l’Europe dans les pays du Sud de la Méditerranée. Si l’on construit un cadre stratégique d’éducation et formation en adéquation avec l’inévitable besoin de main d’œuvre en Europe, on donnera un signal hautement symbolique et positif aux pays du Sud méditerranéen. Cela permettrait d’en finir avec notre attitude ambigüe envers eux.

D’un côté l’Europe assure les pays de la rive Sud de son soutien ; de l’autre, entre pays européens, nous discutons des moyens de rendre notre frontière étanche, notamment en Méditerranée. La Tunisie a accueilli 200 000 Libyens depuis le début des troubles. De son côté, l’Europe semble complètement paniquée à l’idée d’accueillir les 20 000 immigrés qui ont débarqué à Lampedusa. Sans un soutien plein et entier, les démocraties arabes ne prendront pas le chemin que les Européens souhaitent. La Tunisie notamment est une clé ; si une transition démocratique réussit là bas –de quelque forme que ce soit- cela donnera un signal à l’ensemble du monde arabe. A contrario, un échec renforcera l’immobilisme dans la région.

L’année qui vient s’annonce cruciale, c’est une opportunité unique, peut-être même la dernière, de bâtir un partenariat méditerranéen solide. Et il serait faux de penser que les pays du Maghreb n’ont pour horizon de partenariat que l’Europe. Les Etats-Unis et la Chine sont très actifs dans la région. La proposition du CCG (Conseil de Coopération du Golfe) qui a été faite au Maroc peut d’ailleurs être perçue comme une tentative de changer les alliances régionales et la dynamique des rapports dans la région.

“Sans notre soutien plein et entier, sans arrière pensée, les transitions arabes ne donneront pas les résultats tant espérés par les Européens. »

Mais l’Allemagne a toujours été perçue d’une certaine manière comme le porte parole des pays d’Europe de l’Est au sein de l’Union européenne. Est-elle prête à incarner cette approche ?

Ce n’est un secret pour personne, l’Allemagne en effet a toujours été traditionnellement très proche des pays d’Europe de l’Est. L’explication est pour une bonne part géographique. L’Allemagne est située au centre de l’Europe, à la frontière des nouveaux Etats membres. L’accompagnement des transitions post-soviétiques a été la pierre angulaire de la politique étrangère de l’Allemagne jusqu’à début  du 21ème siècle.

Mais la comparaison entre les succès importants de ces transitions politiques et économiques en Europe de l’Est et la situation du Maghreb n’est pas totalement pertinente. L’Europe de l’Est avait, elle, une perspective qui n’est pas donnée au Maghreb : l’intégration pleine et entière dans l’Union européenne. La relation entre l’Union et le Maghreb est par conséquent plus complexe. Les anciennes puissances coloniales ont une relation ambiguë avec leurs anciennes colonies. D’un côté elles sont inquiètes d’être taxées d’ingérence néocoloniale, de l’autre, elles sont extrêmement impliquées dans les affaires du Maghreb. Et pourtant aucune perspective d’intégration n’est donnée au pays maghrébins.


Est-ce-que la politique étrangère allemande évolue vers ses voisins du Sud?

L’Allemagne a été très intriguée et intéressée par les changements politiques dans le monde arabe. La nature des manifestations a confirmé la validité de l’approche allemande, plus orientée vers la démocratie et la gouvernance. Le ministre des Affaires étrangères allemand, Guido Westerwelle, s’est rendu deux fois au Caire et deux fois en Tunisie dans les derniers mois. Il vient de se rendre au Maroc pour la seconde fois en trois mois. C’est proprement exceptionnel dans l’histoire de la diplomatie allemande. L’Allemagne a également œuvré, à travers ses fondations politiques, au soutien du processus de démocratisation en Egypte et en Tunisie. En tant que think-tank nous (SWP) constatons également que la classe politique allemande se renseigne de plus en plus sur les pays du Maghreb.

Est ce que cela signifie pour autant que l’Allemagne jouera dans le futur un rôle plus prépondérant dans la politique méditerranéenne ? Je ne le sais pas. Il est clair aussi qu’une partie du regain d’intérêt de ce pays pour le Maghreb est directement liée à la personne du ministre des Affaires étrangères. Il a d’ailleurs dépensé beaucoup de son capital politique –assez succinct dans la période actuelle- en accompagnant les évolutions politiques dans le monde arabe.

Toutefois, cela n’explique pas tout et nous pouvons bel et bien parler d’un virage de la politique extérieure envers le Maghreb ; c’est évident sous bien des aspects.

L’Allemagne fait néanmoins encore une distinction substantielle entre l’Afrique du Nord et le Maghreb. En Egypte, l’Allemagne a des intérêts depuis longtemps, en particulier en rapport avec le processus de paix au Moyen Orient ; tradition qu’elle n’a pas avec le Maghreb. Pour cette raison, il est peu probable qu’elle devienne la voix européenne prédominante en ce qui concerne cette région.

Avec le veto de l’Allemagne à la résolution 1973 du Conseil de sécurité, l’Allemagne n’a-t-elle pas perdue une occasion de se positionner encore plus dans la région ?

Il ne faut pas surinterpréter le veto de l’Allemagne lors du vote de la résolution 1973 au Conseil de sécurité des Nations Unies (résolution sur l’action coercitive en Libye). L’Allemagne refuse traditionnellement le vote des actions armées à l’encontre d’autres pays tout d’abord pour des raisons historiques [ndlr. Disqualification des actions armées et de la politique de puissance militaire après la seconde guerre mondiale] mais cela n’est qu’une partie de l’explication. Mais cette abstention  est aussi le reflet d’une conjoncture politique intérieure compliquée, marquée par une impopularité croissante de la guerre en Afghanistan et des échéances électorales dans certains Länder (régions allemandes) extrêmement importants pour la majorité actuelle. Ce sont essentiellement ces éléments qui ont poussé l’Allemagne à s’abstenir lors du vote. Malgré tout, l’Allemagne a donné des signes de solidarité en augmentant ses effectifs en Afghanistan, afin de permettre un redéploiement de certains contingents américains vers la Libye.

Enfin l’Allemagne a une politique structurée sur le conflit du Moyen Orient ; mais au delà de cet axe, elle cherche encore son rôle. Elle n’a pas encore totalement formulé une ligne d’action sur l’Afrique du Nord et cela est particulièrement vrai en ce qui concerne le Maghreb. Elle deviendra une voix de plus en plus importante dans la coopération euro méditerranéenne, mais toujours avec une approche multilatérale ; certainement pas unilatérale et encore moins au Maghreb qu’ailleurs.

Propos recueillis par Frederic Baranger

Centre de Recherche de l’Institut Amadeus

Traduit de l’anglais par Olivier Deau