Faiblesse de la recherche scientifique au Maroc face au covid-19, et quid de l’après ?

Au cœur de la crise du Covid-19 le monde est clairement est partagé en deux camps : des nations en première ligne de la recherche scientifique inscrites dans une course contre la montre pour trouver des remèdes (traitement avérés, vaccins, et amélioration des méthodes de dépistage etc.), et  le reste du monde en attente d’une découverte capitale qui leur offrira le salut tant attendu. Dans ce contexte, la force ou la faiblesse des institutions de recherche scientifique d’une nation n’est plus un simple élément de prestige ou un facteur de puissance économique, mais s’impose comme une nécessité de sécurité nationale.

Afin de mettre le point sur cette question et son implication dans le cas du Maroc, nous avons contacté le Professeur Rachid Guerraoui, éminent chercheur en sciences informatiques au sein de l’Université et membre de la Commission spéciale pour le Modèle de Développement (CSMD) pour nous éclairer sur les enjeux de la remise à niveau de ce secteur important.

Propos recueillis par Ghassane Hajji

– Comment donner une impulsion à la recherche scientifique au Maroc ?

Avant de répondre à cette question, il est important de réaliser à quel point la recherche scientifique est cruciale pour le développement d’une nation. Sans recherche scientifique, aucune création de richesse pérenne ne peut être espérée. Nous sommes en train de nous rendre compte en ce moment même que la recherche scientifique est parfois cruciale pour la survie même d’une nation, voire pour la survie de notre espèce.

Ensuite, il est important de réaliser que la première source de la recherche scientifique est l’université. Certes, certains pays et certaines entreprises disposent de centres de recherche, mais leurs connexions avec les universités demeurent fortes. Une université comme le MIT (Massachussetts Institute of Technology) , grâce à ses chercheurs et à ses anciens étudiants crée, à elle seule, une économie équivalente à celle d’une grande nation développée. L’université de Stanford est à l’origine de la fameuse « Silicon Valley » et de nombreux géants du numérique qui dominent le monde aujourd’hui.

Enfin, avant de penser à une impulsion, faisons d’abord un constat.

– En effet, où en sommes-nous ? 

Pour faire un constat, une métrique est nécessaire. La manière la plus objective pour mesurer l’état de la recherche scientifique d’une université (ou d’un centre de recherche) est le poids de ses publications dans les grandes revues et congrès internationaux. Il convient de noter que les brevets ne sont pas un indicateur assez fiable car il suffit parfois de payer pour déposer un brevet sur tout et n’importe quoi.

Permettez-moi une petite digression ici. Chaque domaine scientifique a ses congrès et ses revues phares. Les articles soumis sont évalués par les meilleures références du domaine en fonction de leur originalité et de l’importance de la contribution. Quand bien même ce processus d’évaluation a une part d’arbitraire, il reste le moins subjectif. Lorsqu’ une grande université décide d’engager ou de promouvoir un chercheur, elle se base avant tout sur son dossier de publications : l’aspect qualitatif ici est important car un bon chercheur ne publie pas forcément beaucoup mais il publie dans les meilleures conférences et les meilleures revues de son domaine. Par ailleurs, ses publications sont en général largement citées. Les classements internationaux des universités se basent largement sur l’importance des publications de leurs chercheurs. Il se trouve que les universités les mieux classées sont, par effet de bord, aussi celles qui réussissent les transferts industriels les plus importants et qui créent le plus de richesse.

Le discours qui consiste parfois à dire, « nous n’avons pas besoin de publications, mais de transfert industriel » n’a aucun sens. De même pour celui qui stipule que « nous avons besoin de recherche appliquée, mais pas fondamentale ».

Les environnements où les publications sont les plus importantes sont généralement ceux où la création de richesse est la plus importante. Ce ne sont pas forcément les mêmes personnes qui font les deux : mais ils sont souvent dans les mêmes cercles. Au MIT, des professeurs ont fait de la recherche fondamentale pendant des années, puis du jour au lendemain, ont décidé de créer une startup et sont devenus millionnaires.

– Alors où en sont les universités marocaines dans les classements internationaux ? 

Elles sont très mal classées. Disons-le clairement. Elles sont loin derrière des universités libanaises, égyptiennes, et de nombreuses universités africaines, sans parler de celles d’Afrique du Sud. On peut remettre en cause tel ou tel classement, mais quand on les recoupe, on ne peut que se rendre à l’évidence. Le constat est amer.  Les universités marocaines n’apparaissent dans quasiment aucune publication internationale de premier plan.

– Peut-on être optimiste ?

Cela n’est pas évident. La tendance est mauvaise.  Les meilleurs chercheurs dans des secteurs de pointe comme le numérique partent à l’étranger. L’ancienne génération de professeurs universitaires, qui souffrait certes d’un manque ou d’un saupoudrage de moyens, mais qui avait une formation solide, est en passe de partir à la retraite. La nouvelle génération, dans sa grande majorité, n’est pas au niveau d’exigence international. Les doctorats se font en parallèle avec d’autres activités et ce sont rarement les meilleurs étudiants qui se lancent dans un doctorat.  Il nous faut contraster cela avec Israël, la Suisse ou les Etats-Unis, où le doctorat est le diplôme le plus prestigieux.

Je vous retourne donc la question. Peut-on être optimiste ?

– Comment donner une impulsion à la recherche scientifique marocaine ? 

Si je regarde à la fois les bonnes et les mauvaises expériences que j’ai suivies de près ces dernières années (Suisse, US, Autriche, Brésil et Portugal vs. France et Espagne), deux actions principales me semblent cruciales :

La première concerne la gouvernance des universités

Le processus de désignation des présidents d’universités et des responsabilités qui leur sont allouées est crucial. Un président d’université doit, certes, être un bon manager, mais aussi un chercheur incontestable/indisputable, estimépar ses pairs. Cette nomination ne doit pas être une élection politique mais un élan donné à une université pour faire de la recherche d’excellence le principal critère d’embauche et de promotion des professeurs. Une fois qu’un président fort est désigné, il est décisif de lui donner l’autonomie nécessaire pour qu’il nomme à son tour les doyens adéquats dans chaque discipline, mais surtout, qu’il décide de la politique de recrutement des étudiants, voire des disciplines qu’il désire promouvoir en fonction du marché de l’emploi tout en anticipant les tendances internationales. Ses responsabilités doivent être intimement liées au financement de l’université, qui ne doit pas dépendre du nombre global d’étudiants ou du taux de réussite, mais de l’employabilité de ces étudiants et des publications de l’université, et en particulier donc de la recherche scientifique produite par cette université.

La seconde concerne le financement de la recherche

De nombreux pays, qui ont vu leur recherche scientifique se développer, se sont basés sur des agences externes et indépendantes.  Dans un premier temps, des domaines prioritaires sont déterminés par les ministères clés : pour le Maroc, des domaines comme les sciences du numérique, de l’environnement, et de la vie semblent cruciaux. Ensuite, un système de bourses prestigieuses dans ces domaines est mis en œuvre. Il s’agit de sélectionner des projets de recherches proposés par des professeurs et de les financer sur plusieurs années. Plusieurs aspects sont importants ici.  En premier lieu, chaque bourse est allouée à un professeur : la responsabilité est ainsi clairement identifiée. De plus, cette bourse doit être généreuse pour permettre au professeur de recruter des doctorants (les professeurs de demain) en nombre suffisant pour faire avancer son projet sur plusieurs années : au moins 1 Million de DH sur cinq ans. Un tel financement pourrait provenir de ministères et de bailleurs de fonds internationaux, mais surtout remplacerait le saupoudrage actuel. Par ailleurs, un mécanisme d’accompagnement doit être prévu à la fin de chaque bourse pour faciliter un éventuel transfert industriel. Enfin, il est capital que la sélection ne se fasse que sur la base de l’excellence scientifique et par un comité de chercheurs indépendants et renommés. Leur réputation est en jeu lorsque la bourse est allouée.

– Comment bénéficier des compétences marocaines à l’Étranger et de leurs expertises accumulées dans plusieurs domaines ? 

Les comités dont je parle ci-dessus et qui doivent décider de l’allocation des bourses de recherche peuvent justement être principalement constitués de professeurs et de chercheurs de la diaspora, pour autant que ceux-ci soient clairement indépendants et incontestables dans leur discipline. De même, les bourses de doctorat peuvent être allouées à des étudiants pour des thèses en cotutelle avec des laboratoires prestigieux à l’étranger et les marocains de la diaspora peuvent aider dans ce sens en co-supervisant ces thèses. Cette suggestion faite par le Professeur Miraoui, ancien doyen de l’université de Marrakech depuis quelques années déjà. Enfin, certains de ces marocains occupent des postes à responsabilité dans de grands centres de recherche et ils pourraient être encouragés à créer des antennes de ces centres dans les universités marocaines et organiser des congrès de bon niveau au Maroc pour permettre aux chercheurs marocains de publier leurs travaux et confronter leurs résultats.

– Comment l’Intelligence Artificielle peut-elle améliorer le dépistage, diagnostic et traitement des épidémies ? 

Je préfère, si vous le permettez, utiliser le terme de « numérique », c’est-à-dire l’association entre les algorithmes et les machines. L’Intelligence Artificielle quant à elle, est un terme à la mode qui désigne, pendant une courte période, ce que les algorithmes font faire d’« humain » à des machines. En soi, c’est un concept anthropocentrique qui traduit une certaine angoisse quant à l’avènement de la supériorité de la machine à l’Homme.

Le numérique peut être utilisé tout d’abord pour prédire la dissémination du virus. Les algorithmes épidémiques, appelés aussi algorithmes de gossip, permettent de modéliser la dissémination d’un virus lorsque chaque entité d’un réseau le transmet à un sous-ensemble d’entités adjacentes. Ces algorithmes permettent de comprendre qu’il suffit que la communication se fasse avec un logarithme de « voisins » pour avoir une dissémination exponentielle, comme celle à laquelle nous assistons dans certains pays.  Ce sont des algorithmes que nous étudions depuis des décennies.

Ce sont ces algorithmes qui, téléchargés sur des téléphones mobiles, permettraient d’analyser la dissémination d’un virus en temps réel, voire de déterminer comment mieux confiner.

Les études sur les algorithmes épidémiques permettent aussi de poser et de réfléchir de manière rigoureuse à la question de la localisation de la source d’une dissémination : ce que l’on appelle aussi le patient 0. Nous sommes en train de travailler en ce moment même sur cette question cruciale.

Enfin, et même si cela peut sembler anecdotique, nous pouvons, en utilisant le même type d’algorithmes, remonter à la source d’une « fake news » afin de limiter sa propagation. Cela peut s’avérer crucial tellement certaines informations (ou vidéos) peuvent être dangereuses en temps de pandémie et de panique généralisée.

Au niveau purement médical, il existe essentiellement deux fronts. Il y a, d’une part, la recherche sur le dépistage, et, d’autre part, la recherche sur les vaccins et les médicaments. Bien entendu, rien ne peut se faire sans les médecins et les biologistes. Mais devant un nombre de cas qui dépasse le demi-million et qui continue de croitre, le numérique peut leur être d’une grande utilité de par sa capacité à traiter un très grand nombre de données et à prédire des comportements.

De nombreux centres de recherche, intégrant des médecins et des informaticiens, ont déjà proposé des formules de dépistage, de vaccins ou de médicaments. Mais avant de les mettre en production, il est pour l’instant indispensable de les tester sur les humains. Un jour, peut-être, il sera possible de les tester sur des robots.


Rachid Guerraoui est membre de la commission spéciale sur le modèle de développement.  Il est professeur à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne où il dirige le laboratoire d’algorithmique distribuée. Il a été élu professeur au Collège de France sur la chaire du numérique et a été élu fellow de l’association américaine ACM. Il enseigne par ailleurs à l’université UM6P de Benguérir et a été membre de nombreux comités de recrutement et d’évaluation d’universités et de centres de recherche à travers le monde. Il a écrit de nombreux ouvrages et des centaines d’articles scientifiques sur le numérique.