Le Maroc est-il en train de gagner la bataille contre le Covid19 ? Réponse d’un spécialiste de modélisation statistique

Othmane SAFSAFI, 26 ans. Titulaire d’un double diplôme en mathématiques et informatiques de l’école normale supérieure de la rue d’Ulm, ainsi qu’un Master en probabilité et modèles statistiques de l’université Paris 6. Actuellement en troisième année de thèse au laboratoire de probabilité et modèles statistiques de l’université Paris 6, les études de Othmane se focalisent principalement sur l’étude d’algorithmes aléatoires, précisément des graphes. Sous la houlette de l’APEBI, Othmane a créé, avec une startup marocaine, un outil de prévision de la propagation du Covid 19. Cet outil est actuellement mis à disposition des autorités compétentes au Maroc.

Nous avons donc contacté Othmane SAFSAFI afin de nous éclairer sur les prévisions* de l’évolution du Covid-19 au Maroc.

 

Propos recueillis par Ghassane Hajji

* Ces projections sont faites à titre indicatif et pour usage de recherche. Elles ne représentent en aucun cas des prédictions exactes.

 

Qui sont les experts compétents sur la question ?

L’épidémiologie est la science qui s’intéresse aux maladies chez les populations humaines et à leur distribution spatio-temporelle. Une sous-branche de cette science s’occupe de la compréhension et de l’analyse de la propagation des épidémies et des pandémies. C’est principalement cette branche qui fournit les modèles et les analyses nécessaires à la compréhension de la situation actuelle. Je ne suis pas épidémiologiste, et par conséquent je ne me considère pas comme expert sur cette question en particulier. Cependant, j’ai les connaissances techniques me permettant de comprendre, implémenter et modifier les modèles proposés par les épidémiologistes. Le travail de la science des données et de l’apprentissage statistique se fait donc en parallèle et en complément de celui des épidémiologistes.

 

Comment est-ce que l’intelligence artificielle et la data science peuvent nous aider à combattre le Covid19 ?

Il existe actuellement un flux continu de données concernant le Covid-19 venant de tous les pays. Des sites web comme celui de l’université John Hopkins s’occupent de rassembler ces données et de les centraliser. La science des données et l’apprentissage statistique permettent d’extraire de ce matériau brut une grande quantité d’informations. Ces mêmes sciences peuvent alors faire des prédictions des futurs scénarios possibles en fonction des données actuelles. Sur la base de ces scénarios, les gouvernements peuvent ensuite construire leurs politiques en matière de tests, de confinement, etc…

 

Comment est-ce qu’on peut utiliser ces outils pour une meilleure prise de décision publique ?

Dans la crise actuelle, plusieurs gouvernements, par exemple en Italie, en France, et même aux Etats unis, ont pris les mesures strictes trop tard. La raison est intuitivement simple, on ne voyait pas beaucoup de cas de malades et donc il n’y avait pas de raison de s’inquiéter. Cependant, du côté des experts, le constat était tout autre. Même le plus simpliste des modèles, ou le plus optimiste, prévoyait une croissance exponentielle du nombre de cas jusqu’à environ 60% de la population. Les pays qui ont suivi les avis des experts, comme le Maroc ou la Corée du Sud, sont ceux qui, aujourd’hui s’en sortent avec le moins de dégâts. Ceci n’est qu’un exemple parmi d’autres, on peut aujourd’hui avoir des modèles pour prédire le nombre de lits de réanimation nécessaires, les endroits qui seront le plus touchés, ainsi que l’évolution dans le temps et dans l’espace de la maladie. Toutes ces prédictions qui, il n’y a pas très longtemps, étaient faites de façon intuitive et souvent erronée, peuvent aujourd’hui être obtenues bien plus précisément grâce aux sciences des données.

 

Quelle analyse faire de la situation actuelle à partir des données à notre disposition ? Et sommes-nous proche de la fin du pic de contagion ?

Il y a plusieurs modèles à notre disposition pour étudier la situation actuelle. Malgré le peu de données qu’on a sur le Maroc, les modèles s’accordent à dire qu’on est plutôt sur la courbe descendante. On se dirige vers une diminution de la croissance, et il est fort probable que la situation reste sous contrôle.

 

 

Peut-on faire une comparaison entre la situation actuelle et un scénario ou le Maroc aurait attendu 10 jours avant d’annoncer le confinement ?

Le Maroc a vraiment pris les bonnes mesures très tôt, quand on compare à des pays comme l’Italie qui a eu un retard d’environ 25 jours par rapport au Maroc dans la prise de décision. Leur nombre de morts se compte en milliers, et leur système de santé est complètement submergé. Il y a plusieurs autres facteurs à prendre en compte, comme l’état de santé initial de la population ou la distribution des âges de cette dernière. Mais on peut estimer étant donné les informations actuelles qu’un retard de 10 jours aurait entraîné une hausse d’un facteur entre 10 et 20 du nombre de cas infectés, et donc au moins du même facteur le nombre de décès.

 

 

Quelles sont les mesures à prendre pour un déconfinement sans risque ?

Selon beaucoup de spécialistes en épidémiologie, et selon les modèles mathématiques aussi, une relâche trop rapide des mesures de confinement pourrait aboutir à une reprise encore plus violente de la propagation de la maladie. Il y a donc un équilibre assez délicat, entre l’impact du confinement sur l’économie des différents pays, et entre la préservation de la santé de la population. C’est dans cette optique que des pays comme la France envisagent une sortie de confinement graduelle et par région. En tout cas une chose est quasiment sûre, la plupart des pays devront trouver des mesures intermédiaires post-confinement pour endiguer la propagation du virus. Et ce, tant qu’un vaccin n’a pas été mis sur le marché.