Soubassements de la modélisation du déconfinement par paliers proposée par l’Institut Amadeus

 

 

La lutte contre le Covid-19 ne peut, en aucun cas, être considérée comme un sprint. Elle appartient au temps long. Nous sommes dans une course de fond, un véritable marathon, où chaque Nation est opposée à un adversaire sournois, invisible, qui se renforce et se propage, uniquement, lorsque nous levons la garde. En somme, l’Homme est le meilleur allié d’un virus qui se nourrit de nos interactions, pourtant indispensables à la « vie normale » d’une Nation. Dans notre combat face à ce fléau, qui renferme encore à ce jour d’innombrables mystères, l’arme du confinement nous aura permis d’endiguer la propagation de ce mal, de reprendre l’avantage, de renforcer notre résilience et de mieux nous préparer à affronter durablement ce virus, ignorant les frontières, qui ne semble pas vouloir observer de trêve, à moins que ceux qui lui prédisent un caractère saisonnier ne soient dans le vrai. C’est tout le mal que nous puissions nous souhaiter. Mais, malheureusement, pour le moment, il nous est difficile de concevoir des stratégies de ripostes effectives sur la base de postulats non vérifiés, certes émanant d’autorités scientifiques, tant ce virus aura eu raison de la nécessaire frontière qui doit pouvoir séparer vérité et opinion chez ceux qui sont censés savoir et démontrer.

 

Peut-on d’ailleurs leur en faire le reproche, tant le Covid-19 est entouré d’inconnus, et parfois même affublé de fantaisies, lui qui bouleverse inlassablement nos certitudes et ébranle les paradigmes que nous prenions pour des totems immuables ? Dans cette course d’endurance, le confinement nous aura permis de prendre donc une « longueur d’avance », certes fragile et très loin d’être décisive, sur le virus. A ce stade de la course, le déconfinement, synonyme de retour progressif et graduel à la « vie normale », ne pourra s’opérer efficacement que s’il permet de maintenir, tout au long du chemin restant à parcourir, cette « distance » acceptable entre nous et le virus. A ce stade de la course, les différentes étapes devant aboutir à la sortie intégrale du confinement devraient être considérées comme des zones de « ravitaillement », offrant à la Nation la possibilité de reprendre son souffle et d’éviter un « point de côté », tout en préservant les acquis des phases précédentes, pour continuer le double combat de la relance de l’activité de la Nation ainsi que celui de l’exigence de la santé publique.

 

Remporter cette épreuve, c’est se donner les moyens de relancer l’activité socio-économique, sans jamais relancer la propagation du virus. C’est la raison pour laquelle il ne faudrait nullement opposer le confinement au déconfinement, puisqu’ils font partie, ensemble, de la riposte face au nouveau Coronavirus. Parce qu’ils sont par nature complémentaires, le rôle clé du déconfinement progressif sera de préserver, et idéalement de consolider, les acquis de l’étape du confinement général strict que nous vivons actuellement. La phase qui s’amorce nous autorise, d’ailleurs, à opérer l’analogie d’une célèbre assertion de Jules Verne, en souhaitant qu’il nous soit désormais possible de revoir et de réévaluer les « lois humaines » tout en apprenant à « résister », plus efficacement, « aux lois naturelles ».

 

A l’image du caractère proactif et volontariste de la riposte multidimensionnelle marocaine, à la fois sanitaire, socio-économique et industrielle, ayant conduit au confinement, la stratégie de déconfinement du Royaume sera initiée de manière progressive, réaliste et responsable. Le processus de déconfinement est un long chemin graduel et semé d’embûches, dont le principe directeur sera de veiller, sur un même pied d’égalité, à répondre à l’urgence socio-économique, tout en préservant efficacement la santé des citoyens, qui a été érigée par SM le Roi Mohammed VI en valeur sacrée de la Nation. Il s’agit là d’une équation difficile à résoudre. C’est sans doute, là, le principal défi de notre époque, qui est actuellement proposé à une majorité de pays, dont certains, après avoir entamé le processus de déconfinement, commencent à ressentir, peu ou prou, les effets d’une reprise, de moins en moins timide, de la propagation du virus. Loin de toute forme d’aventure hasardeuse, dictée parfois, par des considérations politico-politiciennes – dont les déterminants relevaient hier encore, dans un certain nombre de pays proches de nous, d’un lexique propice à un temps de guerre, mais qui se voient, aujourd’hui, tout d’un coup, réduits à des expressions adaptées à un temps de défaite et de cohabitation avec un ennemi victorieux – le Maroc saura, très certainement, être au Rendez-vous face au double écueil sanitaire et socio-économique, en assurant le redémarrage croissant de l’activité, sans pour autant faire preuve de complaisance avec le virus. Je le répète, apprendre à vivre avec le Covid-19 et apprendre à accepter le virus ne devrait, en aucun cas, être l’expression d’un vulgaire fatalisme ou l’acceptation forcée de la destinée, tant sécurité sanitaire et stabilité socioéconomique font partie d’un même tout, celui de la sauvegarde du socle national et social.

 

Eléments factuels retenus dans la modélisation de l’Institut Amadeus

 

L’Institut Amadeus se félicite du nombre très élevé de commentaires suscités par la publication, le 25 avril dernier, de l’ébauche de modélisation théorique de sortie du confinement à l’échelle nationale, que j’ai pu présenter à l’occasion de ma dernière Tribune, intitulée « (Dé)confinement : l’exigence de transcender les maux ». J’y ai alors défini une stratégie nationale de déconfinement, en plusieurs phases légales – dont certaines pourraient être déclenchées localement ou territorialement, autorisant un retour progressif à une « vie normale » de la Nation. Approbations, acquiescements, encouragements, mais aussi interrogations et réserves ont été en effet multiples et, quelle que soit la nature de la réaction, ces divers commentaires développent utilement les échanges d’idées, enrichissant ainsi le débat sur ce sujet capital, tout en contribuant à l’émergence d’un socle partagé de données et d’opinions, facilitant donc l’appropriation commune des défis à relever.

 

N’était-ce pas là, d’ailleurs, l’objectif premier de ce travail ? Fidèle à cet état d’esprit et à la vocation de l’Institut Amadeus d’être un acteur du débat public, je souhaite adjoindre au travail présenté dans l’ébauche de modélisation, notamment à l’approche de l’échéance du 18 mai choisie par le Chef du Gouvernement pour présenter la stratégie nationale de déconfinement devant les deux Chambres du Parlement, l’énonciation des éléments factuels qui ont motivé les options définies dans ma publication du 25 avril :

 

a)- L’étude a été réalisée sur la base d’une méthodologie scientifique, intégrant les variables sanitaires (y compris celles liées à la reprise totale des soins des patients non « Covid + », atteints de pathologies « classiques »), épidémiologiques, socio-économiques et psychologiques, utiles à la modélisation et aux tests empiriques. Plusieurs hypothèses ont été ainsi questionnées, parmi lesquelles :

○ Le processus de déconfinement devrait-il suivre une reproduction « à rebours » du processus de confinement généralisé strict, ou bien  se distinguer par un itinéraire propre ?

○ Devrait-il se décréter du jour au lendemain, se programmer une fois pour toutes, et ainsi être considéré comme irréversible, ou devrait-  on, plutôt, envisager des rectifications, des possibilités de « haltes » provisoires, voire de retour en arrière en cas de besoins ?

○ Devrait-il s’effectuer de manière linéaire dans le temps, ou plutôt par paliers successifs ?

○ Devrait-il être homogène à l’échelle nationale ou bien différencié selon les Régions et territoires ?

○Devrait-il s’adresser, de manière particulière, aux personnes âgées et aux individus porteurs de pathologies chroniques de comorbidité, ou bien appréhender globalement la population, dans son ensemble, sans distinction d’âge ou de problèmes de santé ?

○ A défaut de discrimination obligatoire des personnes vulnérables, faudrait-il, au contraire, marquer une recommandation forte à leur endroit en faisant appel à leur sens de responsabilité ?

○ Quels que soient les scénarii retenus, faudrait-il maintenir puis, le cas échéant, renforcer, les mesures de distanciation sociale ainsi que les gestes barrières de protection et de prévention, incluant le port du masque obligatoire en extérieur ?

 

b)- L’étude s’est également appuyée sur un benchmark des expériences et des meilleurs pratiques étrangères, à l’heure où de nombreux pays, affectés davantage et/ou avant nous, initient, engagent ou programment leur processus de déconfinement ;

 

c)- L’étude a également intégré les analyses et les avis partagés, lors de diverses visioconférences organisées par l’Institut, sur différentes facettes de la crise du Covid-19, avec la participation de plusieurs responsables et experts nationaux ou internationaux ;

 

d)- L’étude n’a, en aucun cas, conclu ou plaidé pour une option extrême. Ni celle d’un déconfinement brutal et immédiat qu’exigeraient des impératifs macro et microéconomiques, des pressions sociales et des alertes psychologiques, ni, à contrario, celle d’un maintien « sous cloche », prolongé et en l’état, de la population marocaine, qu’imposeraient, encore longtemps, des exigences strictes de santé publique et de protection individuelle. Exit, donc, l’hypothèse du « tout au rien » ou à l’inverse du « rien au tout ». Radicales et trop extrêmes, de telles options seraient catastrophiques et le prix de leurs effets « boomerang » respectifs serait trop élevé, en termes de coûts humains, économiques, financiers, mais aussi sanitaires, compte tenu du fort ralentissement de la prise en charge de patients souffrants d’autres pathologies non liées au Covid-19. La bataille est à mener concomitamment, sur les deux fronts, sanitaires et socio-économiques, qu’il est dangereux et illusoire d’opposer, tant il est indiscutable qu’ils forment un tout indissociable ;

 

e)- L’analyse, l’étude présentée, ainsi que les efforts déployés par l’Institut Amadeus, ambitionnent de contribuer à la recherche d’un juste, intelligible et cohérent équilibre entre les deux impératifs de santé publique et de reprise du cours normal de la « vie » de la Nation, dès lors que nous entrerons, le moment venu, dans le processus de déconfinement progressif, ou plutôt de confinement dégressif, que nous savons d’ores et déjà hautement sensible, périlleux et délicat ;

 

f)- Dans l’attente du lancement de la première étape, la priorité demeure, évidemment, le plein respect de la batterie de mesures préventives, pertinentes et salvatrices, prises à l’initiative de SM le Roi Mohammed VI, en vigueur jusqu’au 20 mai, et peut-être au-delà, si la situation sanitaire l’exige. Le cas échéant, cette nouvelle prorogation devra être appréhendée avec la même confiance, la même compréhension et le même sens des responsabilités.

 

En tout état de cause, la date précise de l’entame du processus du déconfinement sera fixée, en responsabilité, par les autorités publiques, sur la base d’un recul avéré et consolidé de la propagation de l’épidémie sur l’ensemble du territoire national.  C’est à partir de cette date, et qu’à partir de cette date, que les quatre grandes phases successives théoriques, pleinement intégrées dans le dispositif d’Etat d’Urgence sanitaire, ont été imaginées dans l’étude de l’Institut Amadeus, dont les échéances dépendent de paramètres sanitaires, mais aussi épidémiologiques, et dont la durée ne saurait être arrêtée avec certitude.

 

Qui pourrait d’ailleurs, aujourd’hui, prévoir avec certitude l’évolution de la propagation du virus et ses différents impacts multidimensionnels ? Il est néanmoins précisé, dans la modélisation présentée, que la durée d’une phase particulière exigeait, en principe et en théorie, un minimum de deux à trois semaines (avant le passage à une nouvelle étape d’assouplissement supplémentaire des restrictions), en raison de l’impératif d’évaluation de son bilan sanitaire, qui ne peut être rendu possible qu’au terme du délai minimal communément admis de contamination, d’incubation, puis de potentielle aggravation de la maladie.

 

Principes de base, caractéristiques et pertinence de la modélisation proposée

 

Au niveau national, la situation épidémique s’est stabilisée depuis plusieurs jours autour d’un « plateau » de 150 à 220 contaminations enregistrées quotidiennement et d’un R-0 (l’indice de contagiosité) d’une valeur très légèrement supérieure à 1. Malgré de nombreux signaux encourageants, du fait d’un taux de létalité de 3%, de près de 45% de guérisons et de seulement 2% de cas graves, qui s’expliquent notamment par la prise en charge précoce des patients positifs, l’utilisation du protocole de soins à base d’hydroxy-chloroquine, ainsi que par le suivi permanent, efficace et pointilleux des cas contacts, la vigilance doit rester de mise, d’autant plus que de nombreux « clusters » sont quotidiennement répertoriés. Du fait que les chaînes de contaminations ne soient toujours pas brisées, impliquant une fluctuation journalière du nombre de nouveaux cas, il est, aujourd’hui, à une dizaine de jours de l’échéance théorique du 20 mai, acquis avec certitude que la période requise, considérée comme indispensable, pour imaginer la levée du confinement général strict, à savoir les quatorze jours de baisse successive des contaminations quotidiennes, ne sera pas constatée à cette date.

 

 

 

Peut-on d’ailleurs légitimement nous interroger sur la possibilité de parvenir à respecter ce prérequis théorique dans un délai raisonnable, tant les chiffres, certes relativement stables dans l’ensemble, continuent d’osciller un jour sur l’autre ? Ne faudrait-il pas, plutôt, s’en tenir à la nécessité du maintien des indicateurs sanitaires encourageants actuellement constatés – dont la stabilisation de la situation épidémiologique à un niveau de 150 à 200 contaminations par jour – additionné à l’exigence d’arriver à un R-0 d’une valeur inférieure à 1, pour, le cas échéant, déclencher, d’autorité, la première phase du déconfinement progressif immédiatement après l’Aid Al-Fitr ? La question mériterait d’être posée.

 

En conséquence, sur la base de l’actualisation de la situation épidémiologique au niveau national, mais également des benchmarks internationaux, puis du suivi des expériences étrangères de déconfinement, qui ont notamment conduit à un rebond observé en Allemagne ou au Portugal, sans oublier l’apparition de nouveaux « clusters » territoriaux en France à la veille de la date de reprise progressive de l’activité, il est permis d’insister sur la pertinence de l’ébauche de modélisation proposée il y a deux semaines par l’Institut Amadeus et de confirmer, en accord avec les récentes déclarations des membres du Gouvernement marocain interpellés sur le sujet, que :

 

1. Les perspectives d’un retour rapide et généralisé à « la vie normale d’avant » demeurent très éloignées, tant, nous l’avons vu, la chaîne de transmission du virus n’est pas brisée, de même que la pression sur les capacités sanitaires et hospitalières n’est toujours pas atténuée, en dépit du faible ratio de lits en réanimation utilisés. Il est, aujourd’hui, pleinement établi qu’en l’absence de connaissances précises du virus, de sa typologie et de ses ressorts – en particulier sa saisonnalité éventuelle, mais aussi de la nature, du degré et de la durée de l’immunisation – déconfiner, « trop vite et partout », serait fortement risqué, d’autant plus sans traitement curatif efficace et en l’absence d’un vaccin dédié, accessibles à tous ;

 

2. Le processus de déconfinement efficace et responsable, ne saurait être que synonyme d’évolution graduelle d’allègement progressif des restrictions, à la fois dans le temps et dans l’espace. Il ne pourrait être linéaire, mais devrait, plutôt, évoluer par paliers successifs, élargissant ainsi, phase après phase, consolidation après consolidation, le spectre des activités professionnelles, éducatives et de loisirs, ainsi que le prisme des déplacements territoriaux, en fonction des risques et des degrés respectifs de contagiosité. Il s’agira d’opérer des « paris » mesurés et de prendre des risques contenus, appuyé en cela par des « pares-feux » et par des mesures de sauvegarde, grâce auxquels il sera possible d’assurer un dosage subtil entre les trois normes directrices cruciales, à retenir en toutes circonstances, à savoir la règle des « 3P » ; précaution, prévention et prévoyance ;

 

3. Face aux risques réels de rebond de l’épidémie et de potentielle « deuxième vague », la prudence, la vigilance, l’anticipation et le suivi rigoureux sont donc indispensables. Il sera déterminant de garder les yeux rivés, en tout temps, tout au long du cheminement de confinement dégressif, sur la « boussole » sanitaire et ses différents indicateurs (R-0, taux de létalité, capacités hospitalières, ratio nombre de contaminations/nombre d’habitants dans les différentes Régions, mais aussi la capacité de dépistage). Quelles que soient la rigueur adoptée et la vigueur des hypothèses retenues, l’éventualité d’une suspension provisoire des assouplissements opérés, dictée par une détérioration des indicateurs épidémiologiques, ne devrait donc, en aucun cas, être écartée. En conséquence, le processus de déconfinement progressif se doit d’être à la fois modulable et réversible ;

 

4. Il importera, dès lors, de continuer à faire preuve de créativité et d’innovation dans la modélisation de la riposte, à l’instar de ce qui a prévalu et qui continue de prévaloir dans le contexte actuel de confinement général stricte. La réussite du déconfinement progressif « packagé », par strates et par phases dépend essentiellement du sens de responsabilité de tout un chacun. La levée progressive des restrictions et des interdictions impose une responsabilisation citoyenne et place le principe d’autonomie de décision, à savoir le comportement des individus, au cœur du succès de la stratégie de déconfinement, donc de la capacité d’avancer, ou à contrario, de la nécessité de reculer, d’une phase à celle qui lui succède ou, en cas d’échec, à celle qui la précède ;

 

5. Pour l’ensemble des raisons précédemment évoquées, le processus de déconfinement progressif et par paliers se doit d’être à la fois pragmatique, empirique, conditionné, réversible et accompagné de l’obligation du strict respect des règles de distanciation sociale et des gestes barrières, en particulier du port du masque obligatoire à l’extérieur et dans les espaces publics. Les quatre phases de la stratégie de déconfinement proposée par l’Institut Amadeus ont été également imaginées pour permettre, même en cas de nécessaire retour en arrière, d’assurer une forme de visibilité, dont la vertu, parce qu’elle offre une certaine possibilité de se projeter, dans un contexte actuel où une telle perspective est rendue difficile, et primordiale pour les citoyens, mais aussi pour les entreprises désireuses, malgré l’importance des difficultés du moment, de reprendre, le plus sereinement possible, leurs activités ;

 

6. Compte tenu de l’impératif socio-économique, le déconfinement graduel devrait alors être modulé selon les secteurs d’activité, à commencer par la production et la distribution des biens et des services – des plus essentiels, aujourd’hui assurés, aux plus courants, aujourd’hui à l’arrêt – mais aussi à travers la reprise des chantiers de BTP et de projets d’infrastructures, puis par l’élargissement progressif aux activités commerciales et aux transports publics, avant de couvrir les activités de loisirs et d’opérer, enfin, un retour complet à la normale, lorsque la situation sanitaire ou la solution médicale, voire l’immunisation de la population, le permettront ;

  1. 7. Le déconfinement progressif est naturellement bidimensionnel, puisqu’il doit se conjuguer simultanément sur le plan spatial et sur le plan sectoriel. Si la relance des activités socio-économiques est indispensable, l’élargissement, par phase, des espaces autorisés de circulation des citoyens est tout aussi impératif, puisque la liberté de circulation, au-delà de sa valeur symbolique dans la cité, même regagnée progressivement, est, bien entendu, fondamentale sur le plan sociétal, socio-économique et psychologique.

 

Des figures précédentes nous avons pu établir le « schéma général » publié le 25 avril, en illustration de l’ébauche de modélisation du déconfinement portée par l’Institut Amadeus.

 

 

Apprendre à vivre avec le virus pour mieux apprendre à lui résister et à le combattre

Divers observateurs évoquent un « relâchement » qu’ils auraient constaté depuis le début du mois de Ramadan. Cette activité plus importante, qui semble se confirmer visuellement, mais aussi « épidémiologiquement » avec l’apparition de plusieurs clusters dans certains milieux industriels, pourrait s’expliquer à travers le prisme de l’impératif socio-économique, avec notamment la réouverture de certains marchés hebdomadaires (souks) et la reprise des activités dans de nombreuses usines, mais également dans une grande majorité de chantiers de BTP. Le redémarrage graduel de certaines activités industrielles et commerciales, indispensables à la reprise du « souffle » de l’économie nationale, ne saurait être considéré, sauf manquement au strict respect du port du masque et des normes de distanciation sociale, comme une violation de l’Etat d’Urgence sanitaire, puisqu’il s’insère dans le dispositif de déplacements impérieux en vigueur (professionnels et approvisionnements)  et dans l’esprit des recommandations des autorités sur le volet productif. Il serait permis d’affirmer que la situation qui prévaut actuellement dans certains territoires, s’apparenterait à un « entre-deux », puisque la situation de confinement général strict dessinée le 20 mars et dûment respectée pendant plusieurs semaines, a été progressivement élargie, notamment ces deux ou trois dernières semaines, à certaines « ouvertures » sectorielles mesurées sur le plan de l’activité économique, telles que, d’ailleurs, proposé dans la Phase I de la modélisation de l’Institut Amadeus, intitulée « confinement strict ».

 

Le déconfinement, parce que de nature périlleuse, correspond à un véritable moment de vérité et de responsabilité, d’autant plus qu’au Maroc, la situation épidémiologique est, certes, stabilisée, mais n’est pas, de l’avis des responsables du ministères de la Santé, encore totalement maitrisée, du fait de la multiplication de « clusters ». La stratégie de déconfinement par phases impose de respecter, tout au long du processus, une doctrine – celle du monitoring, le suivi de la « data » en temps réel, rendu publique, par quartiers, par arrondissements, par préfectures et par Régions, pour faciliter la prévention et les précautions prises par les citoyens, premiers acteurs du déconfinement – mais aussi celle de normes minimales imposées, un triptyque de conditions nécessaires, véritable fil d’ariane de la riposte lors de la période qui s’annonce. L’injection « apprendre à vivre avec le virus », nous l’avons vu précédemment, ne doit nullement être perçue comme l’expression d’une forme de fatalisme, mais, plutôt, comme une invitation à apprendre à mieux lui résister pour le combattre autrement, à travers :

 

– Les prérequis sanitaires: un R-0 inférieur à 1, un taux de létalité inférieur à 3%, un nombre de cas actifs par semaine inférieur à 5 pour 100 000 habitants ainsi qu’une capacité hospitalière par Région préservée et non saturée ;

 

– Les marqueurs de la prévoyance et de l’anticipation: la démultiplication des tests de dépistages rapides (aujourd’hui 2000 à 4000 tests PCR sont effectués tous les jours),  la cartographie des « clusters » et des cas contacts, à travers l’utilisation, sur la base d’une installation volontaire, de l’application de « tracking » « Wiqaytna », dont la fonctionnalité se doit d’être en accord avec l’esprit et la lettre de la Constitution, renforçant, ainsi et de manière complémentaire, le dispositif de suivi des cas contacts actuellement réalisé par les agents du ministère de la Santé, afin de permettre, le cas échéant, de « tester-isoler-confiner » plus rapidement les personnes ayant été en interaction avec les patients « Covid+ » ;

 

– L’exigence de précaution et de prudence: le strict respect des normes et règles de distanciation sociale, mais tout aussi essentielle, l’obligation maintenue du port du masque en extérieur et dans les espaces publics.

 

La double nécessité de reprendre et de relancer l’économie

 

La déclinaison d’une stratégie de déconfinement par phases et par paliers correspond en définitive à l’harmonisation progressive des dimensions sanitaires, socio-économiques, sectorielles, spatiales et temporelles. Comme dans l’ensemble des pays, la situation économique se fragilise davantage jour après jour, au moment où 62% des entreprises se déclarent en perte d’activité, que près d’un million de chômeurs ont été recensés par la CNSS et que 5,1 millions de foyers, dont les revenus provenaient essentiellement du secteur informel, ont pu bénéficier des aides mensuelles issues du Fonds Covid-19. Des pans entiers de l’économie, dont le tourisme qui ne pourra être relancé à court et moyen termes, sont aujourd’hui complétement à l’arrêt, alors que le PIB national devrait, selon les prévisions, atteindre une décroissance de 3 à 4% à la fin de l’année par rapport à 2019. C’est dire l’urgence d’entamer un processus de redémarrage, maitrisé et contrôlé, de l’activité économique.

 

La reprise de la « vie normale » de la Nation, telle que proposée dans l’étude de l’Institut Amadeus, ne saurait, à elle seule, suffire à « traiter », sur le plan économique, les séquelles engendrées par le Covid-19 et par la récession, tant globale que nationale. Elle devrait donc être impérativement accompagnée d’une stratégie de relance économique multidimensionnelle, efficace, proactive et volontariste. Le « reboot » de l’économie nationale – qui restera fragilisée, de fait, tout au long de la durée de la pandémie, malgré une certaine capacité de résilience qui mériterait d’être davantage approfondie et encouragée – impose à l’Etat l’obligation d’accepter d’avoir recours à l’endettement et à admettre pleinement la réduction durable des recettes fiscales. Il est, dès-lors, essentiel d’injecter massivement des liquidités dans l’économie nationale, notamment à travers l’appui aux PME-PMI, et de démultiplier la commande publique, tout en fixant une limite acceptable d’endettement, sans pour autant sombrer dans l’austérité à outrance ou dans l’orthodoxie budgétaire la plus extrême, pour préserver la solvabilité du Royaume, dont la note souveraine a été, pour le moment maintenue – même si l’agence Fitch vient de réviser sa perspective, passée de stable à négative – ce qui permettra au Maroc, à condition de le faire rapidement, d’avoir plus facilement recours, avec un taux « raisonnablement acceptable », à l’endettement international.

 

Sur le plan de la doctrine économique, composante capitale de la riposte multidimensionnelle du Royaume face au Covid-19, et dans l’attente de la refonte du Modèle National de Développement, le Maroc devra profondément repenser sa politique industrielle dans le but d’assurer pleinement sa souveraineté productive, en matérialisant l’émergence progressive de solutions d’indépendance dans l’interdépendance. Pour ce faire, le Royaume se doit de promouvoir l’Investissement Direct National (IDN), à travers une batterie d’ « incentives » fiscales, foncières, sociales et financières, proposées aux investisseurs nationaux. Tout aussi essentiel, le Maroc devra entamer un processus de révision et de renégociation des ALE, ou, à défaut, activer durablement les clauses de sauvegarde contenues dans ces accords, afin de protéger dans la durée ces investissements industriels, créateurs de richesse nationale et d’emplois pérennes.

 

Il est, enfin, fortement suggéré à l’Etat marocain de mettre en place, dans les meilleurs délais, deux outils indispensables et nécessaires à la relance économique. Le premier, consiste en la création d’une Banque Publique d’Investissement (BPI) à vocation régionale, qui permettrait, tel que recommandé dans le Mémorandum publié par l’Institut Amadeus, en août dernier, au sujet du Modèle de développement, la mise en place d’instruments innovants de financement de l’économie (fonds de garantie, prêts pour l’innovation, soutien à l’export, etc.) au service notamment de la PME et de la TPME. Le second, je l’ai déjà évoqué à plusieurs reprises dans mes précédentes Tribunes, consiste à opérationnaliser et à généraliser le Registre Social Unique (RSU) – dont la modélisation a été largement simplifiée par la « data » collectée à travers l’assistance financière mensuelle apportée par le Fonds Covid-19 aux ménages en perte de revenus – qui vise à assurer l’efficacité et la traçabilité des aides financières généralisées ainsi que de l’universalisation des prestations sociales. Il sera d’ailleurs fondamental de pouvoir continuer à accompagner durablement les ménages qui resteront, au-delà de la reprise et de la relance économiques, directement impactés, à moyen et à long termes, par les conséquences du Covid-19.

 

Brahim FASSI FIHRI

Président de l’Institut Amadeus